Archives de date "mai 2016 [f2016Tue, 31 May 2016 21:32:44 +000005 31 31UTC 31 31UTC 31UTC44 Tue, 31 May 2016 21:32:44 +00002016-05-31T21:32:44+00:000932vUTC44 05UTC544000000UTCmardiTuesdayUTC44]"

Sandrino Graceffa (SMart) : « Il ne faut pas détricoter le droit social

Sandrino Graceffa, directeur général de SMart, une des entreprises les plus importantes du secteur de l’économie sociale en Belgique, dans un entretien avec Amandine Cloot, journaliste économique du quotidien belge Le Soir.

Que pensez-vous de la Loi Peeters ?

Il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce projet de loi.

D’une part, l’idée de créer un statut de collaborateur autonome nous paraît une chose intéressante puisque il permet de faire rentrer dans le cadre de la protection sociale du salariat des travailleurs qui auraient pu être assez précarisés en étant considérés comme des travailleurs indépendants. Donc le fait de leur permettre à la fois de reconnaître qu’ils ne sont pas subordonnés comme un travailleur classique, mais en même temps de leur permettre d’accéder au socle de la protection sociale du salariat, ça nous paraît être une bonne chose.

Il y a aussi un certain nombre de choses que nous trouvons intéressantes autour de la flexibilité du temps de travail et son annualisation.

Le problème de cette loi c’est que d’une certaine manière elle accompagne l’évolution du travail qui nous semble nécessaire mais elle ne renforce pas suffisamment les droits acquis des travailleurs déjà existants. On doit être très attentifs à considérer que ce n’est pas parce qu’il y a une partie de la population de travaillerus qui a besoin de plus de flexibilité pour travailler que ça doit s’appliquer à tous les travailleurs.

Ce qui est important aujourd’hui c’est de bien délimiter ce que ces formes d’expérimentations sur une catégorie de personnes soient bien balisées. Il est évident que par exemple le principe de l’annualisation du temps de travail est quelque chose qui peut correspondre à une forme de progrès social pour un certain nombre de travailleurs très très autonomes mais peut être aussi une régression pour d’autres.

Ce qui est important donc c’est de bien cadrer, ce qui n’est pas suffisamment le cas pour le moment.

Nouveau Monde : un road-movie écologiste

Pendant 4 ans le réalisateur Yann Richet a parcouru la France à la recherche des personnes et des initiatives locales qui portent l’espoir d’une société plus solidaire.

De l’intelligence collective à l’économie circulaire, des monnaies locales à l’idée d’un revenu de base, ce film nous guide à la découverte de ce Nouveau Monde.

C’est un film sur des alternatives prometteuses, une pensée positive et créative pour une société rééquilibrant l’humain, la nature et l’économie.

La fin du monde annoncée ne serait-elle pas en réalité la fin d’un monde ? Cette enquête explore de l’intérieur la mutation en cours au travers d’initiatives menées en France : de l’émergence de collectifs citoyens informels agissant au niveau local à celle de projets institutionnels à l’échelle de villes ou de régions.

Le film sera projeté en avant première le 19 juin au Publicis Cinémas Champs Élysées et qu’ensuite il sera distribué par Ju Piter Films. Si vous souhaitez savoir ou le film pourra être vu, ou organiser vous même une projection, rendez vous sur : http://www.jupiter-films.com/film-nouveau-monde,61.php

Voir le site du film

 

Osons la fraternité

Manifeste pour un monde ouvert

Yves Michel Editions (7 juin 2016)

osons-la-fraterniteLes attentats de janvier et de novembre 2015 ont fait éclore dans la société civile des initiatives multiples pour vivre concrètement la fraternité et la paix, pour trouver apaisement et consolation à la douleur, pour appeler à l’engagement. Pendant ce temps-là, les libertés individuelles ont continué d’être aveuglément mises en péril par diverses formes de radicalisme  : d’État, de partis politiques, de groupes terroristes.

Face à cette menace persistante pesant sur sur les libertés individuelles, les auteurs lancent un appel à leurs concitoyens pour protéger et faire vivre les valeurs républicaines, et les valeurs pour lesquelles les générations précédentes se sont battues, particulièrement les droits de l’Homme. Ils témoignent individuellement qu’il est possible de se mobiliser ici et maintenant pour la paix, la fraternité, la liberté, la laïcité, le respect des différences, mais aussi l’égalité des droits et des chances pour avoir un avenir et une dignité. Ils souhaitent propager l’espoir et témoigner de la capacité de chacun à incarner un nouveau monde.

Enfants, jeunes, adultes, citoyens, nationaux, binationaux, collectifs, associations trouveront là des témoignages et des idées pour nourrir leur recherche de sens et cultiver leur jardin de paix, de liberté et de fraternité.

Les auteurs :

Edgar MORIN, Patrick VIVERET, Éric JULIEN, Virginie RAISSON, alain michel, Yves MICHEL, Christine MARSAN

et aussi

Boris AUBLIGINE, Martine AUGOYAT, Michel BAUWENS, Christine BEHAIN, Frédéric BOSQUE, Ariane BOULANGER, Thierry BRUGVIN, Ben CRAMER, Emmanuel DELANNOY, Isabelle DELANNOY, Philippe DERUDDER, Anne GHESQUIERE, Jean GIRODON, Hervé GOUIL, Anaïs GOURNAY, Michel HUTT, Françoise KELLER, Marc LUYCKX-GHISI, Nicole MARSAN, Jocelyne MILORADOVIC, Jean-Claude PAYE, Esther Eva PODOLAK, Michel PODOLAK, Arnaud POISSONNIER, Frédérique RENAULT-BOULANGER, Boris SIRBEY, Eva WISSENZ.

Précommander le livre…

« General Political License » : une proposition de pacte démocratique

Lors de la dernière assemblée des communs de Lille, un groupe de députés venus spécialement de Paris a été accueilli. Une balade matinale leur a permis de découvrir de nombreux communs du territoire puis ils ont assisté en tant que « simples citoyens » à l’assemblée mensuelle.

Certains d’entre eux ont ainsi travaillé avec des membres de l’assemblée autour de l’idée d’une General Political License, sorte de GPL adaptée à l’usage politique des communs. Cette licence pourrait permettre aux politiques d’avoir l’appui des communs et des commoners, cet appui étant soumis à des conditions de réciprocité claires, à l’image de la licence à réciprocité ou à limitation commerciale.

Les enjeux d’un tel « pacte démocratique » décliné sous forme de licence seraient :

  • le soutien des collectifs citoyens (comme les assemblées des communs) et la prise en compte de leur avis quand ces derniers arrivent à faire des choix et à trouver des solutions à des sujets politiques ;
  • la débureaucratisation des processus, pour une collaboration plus directe entre les parties prenantes sur un territoire ;
  • le passage à la participation et la collaboration : dans les processus de participation, l’idée soumise aux citoyens provient des élus, alors que la collaboration suppose de donner aux citoyens une place à part entière dans la conception et le portage des projets ;
  • l’inclusion de l’« amateur » (par opposition aux professionnels tels que les ingénieurs territoriaux ou autre) dans la prise de décision. Il s’agirait de donner une place à la voix des citoyens et de co-construire la ville et le territoire autour de la notion de biens communs.

L’exemple de l’Italie

Un règlement de collaboration entre citoyens et collectivités locales a été signé par une quarantaine de villes italiennes pour régénérer et faire vivre les biens communs. La première charte, celle de Bologne, est disponible en anglais : http://www.comune.bologna.it/media/files/bolognaregulation.pdf

Quel processus de travail pour rédiger cette licence ?

L’organisation de temps d’échanges entre les assemblées et les élus permettrait de dialoguer et de co-construire cette licence en tenant compte des besoins des commoners et des besoins des institutions.

Lors de ce premier atelier, les besoins suivants ont par exemple été identifiés :

  • Besoins des institutions
    • Formation des élus et des fonctionnaires
    • Mise en place d’un cadre procédural et juridique
  • Besoins des commoners
    • Rémunération des commoners / des communs
    • Droits sociaux
    • Stabilisation juridique
  • Besoins conjoints
    • Identifier la valeur créée par l’institution
    • Identifier la valeur créée par le commoner

Un des enjeux majeur identifié au cours de ce travail collaboratif serait donc la formation des élus à la logique des communs pour qu’ils puissent s’en approprier la culture. Il a également été évoqué que c’est aussi par l’expérience que la culture viendra, un peu à l’image de l’usage d’une application sous licence libre à laquelle on finit par contribuer et s’en approprier la culture.

Les institutions pourraient s’engager à faire appel à des communautés existantes et à garantir la traçabilité de leurs choix.
La licence serait initiée avec quelques premières propositions à faire signer aux élus souhaitant œuvrer dans ce sens. Elle serait accompagnée de nombreux outils de suivi et de transparence afin d’éviter tout non respect du pacte signé. Les différents engagements seraient affinés de manière permanente. Le texte de la licence serait appropriable et améliorable pour le rendre directement opérationnel.

Ce que ce premier atelier très fructueux n’a pas encore permis d’établir avec clarté ce sont les « conditions de réciprocité » que pourraient obtenir les élus, de la part des commoners, à s’engager dans une telle transition, au-delà d’une visée électoraliste de court terme. Car s’engager sur la voie des communs impliquerait sans doute de repenser complètement la place et le rôle des élus à qui l’on demande donc un double mouvement d’engagement à soutenir les communs et de désengagement de certains aspects de la vie de la cité au profit des commoners…

Photo : tablette sumérienne – Marie-Lan Nguyen – Wikimedia Commons –  Creative Commons Attribution 2.5 Generic

Et si un autre monde était possible et même nécessaire ?

Le ciel nous tombera-t-il finalement sur la tête, comme l’annonce Paul Jorion dans « Le dernier qui s’en va éteint la lumière » ? « On peut prévoir l’effondrement, mais on ne peut en prédire le moment » déclare-t-il sans ciller, lors d’une rencontre organisée, samedi dernier, à l’initiative du philosophe Bernard Stiegler et d’Ars Industrialis en présence également de Frédéric Lordon. La muse de Nuit Debout, qui se méfie tant de ces intellectuels qui voient des événements historiques partout, se laisse lui aussi gagner par un sentiment de bascule : « J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose qui brise l’ordinaire des choses ».

Michel Bauwens, le théoricien du pair-à-pair, reclus en ce moment dans le Wisconsin pour mettre à jour son manifeste « P2P and Human Evolution » a eu l’intuition de ce bouleversement il y a déjà dix ans. Il a alors étudié l’histoire des changements de civilisation : la chute de l’empire Romain, le passage de la féodalité au capitalisme, etc.

Lire la suite sur le Digital Society Forum (Orange.com)
Un article de Chrystèle Bazin

Photo : Mad Max Fury Road (2015) de George Miller.

Vous êtes déjà en train d’ensemencer la transformation

[NDLR : les liens de cet article pointent vers des articles anglophones externes au blog]

Nous pouvons tous le ressentir – la maladie mentale du capitalisme à un stade avancé est à l’origine d’une dépression généralisée, d’une épidémie de suicides, de sentiments chroniques de culpabilité et de honte, et d’un sentiment général d’impuissance.

Le manque d’opportunités économiques est palpable. Les principaux medias sont détenus et contrôlés par de puissants intérêts financiers. Les élections dans de nombreuses régions du monde ont été cooptées à un point tel qu’elles n’offrent qu’une simple façade de la démocratie. Et la nature systémique de la corruption politique est devenue indéniable pour la majorité d’entre nous, à l’image de ce j’ai écrit à ce sujet ici et ici et que d’autres ont écrit assez là-dessus pour remplir toute une bibliothèque.

Le monde change rapidement et les gens partout dans le monde ressentent un grand besoin de visualiser la façon dont cela se passe. Si nous pouvons voir notre place dans le processus, nous pouvons consciemment et intentionnellement aider à y arriver plus rapidement. Je voudrais proposer une image mentale pour nous aider à faire cela :

Imaginez la surface d’un lac de montagne en hiver. La température de l’air est tombée en dessous de zéro et l’eau n’a pas encore gelé. Des milliers de «petites îles» de glace se forment comme des petits points de germination – chacun flottant séparément et indépendamment des autres.

Autour de ces îles minuscules se trouve le mélange turbulent de l’eau et de l’air, certaines molécules étant au-dessus de la température de congélation et d’autres un peu en dessous. C’est cette turbulence qui maintient l’état liquide de l’eau, même si l’air est assez froid pour geler la surface. Puis une accélération se produit… un certain nombre de poches de glace s’entrechoquent et commencent à flotter en harmonie les unes avec les autres.

Et en un éclair, les milliers d’îles minuscules se cristallisent ensemble tandis que le crépitement de la glace se propage à travers l’ensemble du lac.

glace

On appelle cela une transition de phase. C’est ainsi que le liquide et le gaz effectuent une belle danse et transforment l’eau de son état fluide à sa phase cristalline. Cela se produit avec énergie comme un modèle de mélange qui se distribue sur l’ensemble du lac. Cela arrive partout à la fois, s’auto-organise dans de nombreux endroits, et cela produit une synchronicité comparable à un modèle émergent au niveau mondial.

Maintenant, imaginez qu’au lieu d’un lac nous voyons le processus physique de changement social dans la culture d’un système économique ou politique. Au lieu de molécules d’eau, imaginez des histoires, des normes sociales et des pratiques standards – comment les gens pensent, donnent du sens, et font les choses.

Dans de minuscules poches de l’humanité, il y a des individus qui vaquent à leur vie. Au début du processus, il n’y a que quelques personnes isolées dont la vie est brisée et qui ne peuvent pas comprendre le monde autour d’eux en écoutant simplement le bon sens des autres.

Travaillez dur et vous aurez un emploi. Continuez à payer vos factures et vous sortirez de la dette. Étudiez dur et vous obtiendrez une bonne école. Obtenez un diplôme et commencez votre carrière. Achetez une maison et installez-vous pour élever une famille.

C’était le mythe de la vie standard dans notre société capitaliste au cours des trois dernières générations. Il a fonctionné pour beaucoup de gens il y a cinquante ans (même si, à l’époque, le succès était restreint la plupart du temps à des occidentaux blancs, mâles, à la démographie privilégiée) et a semblé «faire sens» pendant un certain temps. Mais maintenant cette histoire est complètement dépassée – elle ne correspond pas à notre vie quotidienne et elle est inutile pour guider la façon dont nous envisageons le monde d’aujourd’hui et agissons dans ce monde.

Comme nous sommes de plus en plus nombreux à ressentir le décalage entre la façon dont le monde est «censé être» et la façon dont il est en réalité, nous devenons un point de germination pour de nouvelles histoires. Nous devenons des îles minuscules de possibilités pour le nouveau paradigme.

Et comme nous faisons l’expérience de la turbulence et du chaos de l’incertitude dans ces conditions, nous pouvons facilement nous sentir dépassés. Le pire c’est que l’élite contrôle les médias et les utilise pour nous dire que le monde est composé d’individus, que si vous échouez c’est uniquement de votre faute, et que si vous avez des dettes (quelles que soient les situations aux éthiques discutables qui vous ont menés là) vous êtes moralement responsable de les payer. De cette façon, nous devenons esclaves des systèmes monétaires du capitalisme.

Le manque d’harmonie que nous ressentons à l’intérieur est ce qui arrive quand un système social est en panne. L’inégalité massive nous oppose les uns aux autres dans un jeu impossible à gagner où ceux qui truquent le système (mise en place de paradis fiscaux, achat des résultats politiques, suppression des taxes pour les super-riches, éviscération des programmes sociaux, etc…) sont les seuls gagnants.

Pendant ce temps, les guerres se poursuivent sans relâche, transférant les richesses des populations aux entrepreneurs de la défense, et la générosité de la nature des populations locales aux investisseurs / propriétaires de sociétés multinationales. On nous dit de ne nous en prendre qu’à nous-mêmes. Et les médias utilisent l’art de la redirection et de la distraction pour empêcher que l’on voit les Occupy Wall Streets, les printemps arabes,  les partis politiques anti-austérité, et toutes les autres émergences – les points ne sont pas connectés et nous continuons donc à nous sentir seuls.

Et pourtant, tout comme les petites îles de cristaux de glace sur ce lac en surfusion, nous sommes devenus légion. Il y a maintenant au moins 200.000.000 d’entre nous qui sommes éveillés aux valeurs sociales et aux principes d’organisation d’un nouveau monde. Nous ne continuons à perdre que parce que les «pouvoir» qui partagent l’idéologie de l’esclavage, de la dette et de la thésaurisation de la richesse nous tiennent enfermés dans leurs histoires.

Ils sont bien organisés et coordonnés dans leurs actions. Nous restons décentralisés et ignorons que nous les surpassons de plusieurs ordres de grandeur. La tâche qui nous est dévolue maintenant est de trouver une résonance dans notre expérience vécue et de tisser la tapisserie des sentiments, des pensées et des croyances dans des actions coordonnées. Je parle ici de la guérison, pas de la guerre. Nous allons gagner en touchant le plus profond de nous-mêmes et par la connexion avec notre humanité commune.

Un bref aperçu de l’histoire humaine nous fait paraître comme une espèce belliqueuse- mais c’est seulement l’histoire de la conquête de l’époque impériale des civilisations des 6000 dernières années. Revenez plus loin en arrière et vous verrez que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs ont vécu dans des bandes égalitaires durant cent mille ans ou plus. Notez les études récentes à propos de l’empathie dans les neurosciences, la psychologie et la sociologie et vous verrez que nous sommes câblés pour la coopération et capable d’inspirer beaucoup de compassion à nos frères humains et au reste du monde naturel.

Donc, je vous propose cette image mentale. Soyez une île de cristal d’espoir. Structurez votre histoire qui parle de la vérité de votre expérience vécue. Grâce à ce processus de guérison, vous atteindrez et engagerez vos collègues hommes et femmes dans la lutte. Trouvez votre voix. Exprimez votre vérité. Et vous ferez partie des vagues de transformation qui vont suivre.

En avant, frères humains !

Article original de Joe Brewer traduit par Maïa Dereva

Photo by AlicePopkorn2

Valeurs, revenus et transition

Les transitions des systèmes de valeurs

Ce qui est reconnu comme valeur est socialement construit. Il apparaît ainsi des régimes historiques où des formes de valeurs sont dominantes par rapport aux autres.

C’est ce que Kojin Karatani démontre en affirmant que l’étude des modes d’échanges plutôt que des modes de production permet d’expliquer de manière plus pertinente le fonctionnement de la société.

A la P2P Foundation, nous apprécions par ailleurs le point de vue développé par l’anthropologue Alan Page Fiske dans son ouvrage « Structures of Social Life » dans lequel il développe un quadruple modèle des relations intersubjectives :

  • la participation commune : il n’y a pas de propriété privée, les ressources sont mutualisées, il n’existe pas d’échange entre les individus donc pas de quiproquos. Les individus utilisent et contribuent  à une ressource mise en commun. Ce stade a perduré pendant des milliers d’années pour de petits groupes nomades.
  • l’échange égalitaire : c’est une économie du don dans laquelle le don crée une obligation de retour. La réciprocité est la règle d’or qui permet la création de flux de ressources (« Je reçois donc je donne »). Ce système est observé dans les systèmes sédentaires de clans et de tribus.
  • la relation autoritaire : une relation s’institue entre celui qui protège et celui qui lui fournit des ressources en échange. Dans ce système, c’est le protecteur qui redistribue les ressources à sa guise. On observe ce fonctionnement dans les systèmes féodaux, étatiques et hiérarchiques.
  • le marché : il s’agit d’un commerce d’objets où les valeurs d’échanges sont devenues abstraites. Le système capitaliste fonctionne sur ce principe.

Au cours de l’histoire, il y a toujours un modèle dominant au cours d’une période donnée, mais les quatre modèles coexistent à toutes les époques. C’est ainsi que l’on observe de grandes transitions historiques d’un système dominant à l’autre.

Dans l’ouvrage « La première révolution européenne » de Robert I. Moore, on voit comment on est passé d’un système qui était romain (maîtres – esclaves – hommes libres) et une économie tributaire au système féodal.

Selon la P2P Foundation, nous sommes actuellement dans un régime de transition du système capitaliste vers un système où la participation aux communs va redevenir dominante. Notre travail consiste à observer et synthétiser les signaux faibles de cette transition, signaux dont le nombre augmente et la fréquence d’apparition s’accélère. Nous réalisons donc une argumentation empirique : nos observations visent à démontrer qu’il y a un retour du commun et de la mutualisation.

Le rôle de la technologie

C’est l’encapacitation de la dynamique P2P par le développement de la technologie qui crée cette potentialité d’émergence de nouvelles formes sociales. Aujourd’hui, mutualise rest devenu presque plus facile que de privatiser, surtout dans un contexte de crise. Il y a convergence entre les besoins des individus et cette mutualisation.

Au départ, cette forme de mis en commun n’est pas un projet politique. C’est un fait empirique basé sur des choix pragmatiques qui entraînent des changements de l’éthique et de la vision du monde. Cela entraîne un changement de conscience qui, à moment donné, devient aussi politique.

Dans ce nouveau régime de valeur, les gens peuvent contribuer librement à des biens communs que tout le monde peut utiliser. Le seuil de participation est plus faible donc il est plus facile de s’impliquer. Cela a commencé avec l’avènement du navigateur web en 1995 qui a libéré les communs immatériels en premier (logiciel libre,…). Et nous entrons maintenant dans une deuxième phase où cette capacité de cérer des grands systèmes sociaux à l’échelle mondiale commence à influer sur la façon dont on peut s’organiser pour la production physique.

Pour nous, quand de nouvelles solutions émergent au sein d’un nouveau système, elles sont également utilisées par les forces dominantes. Il va donc y avoir des systèmes où le commun sera utilisé par le marchand et d’autres projets où le marchand sera utilisé pour renforcer la logique du commun.

Des groupes sociologiques, encore minoritaires mais importants, vont switcher vers la création de communs, si ce n’est en pratique au début, du moins dans leurs valeurs. D’autres groupes conserveront un imaginaire ancré dans l’ancien système mais de plus en plus de gens sont connectés donc cette culture diffuse chez tout le monde. Internet change la conscience du possible.

Des réponses pour soutenir cette transition

Les quatre systèmes décrits par Alan Page Fiske ont des logiques très différentes. Le commun, la réciprocité, le marchand et l’autorité sont quatre réponses possible pour gérer nos relations aux autres. En général, nous sommes tous capables de passer de l’une à l’autre. Par exemple, dans la famille c’est plutôt la logique du commun qui prévaut (même s’il y a toujours des exceptions). Au niveau social, on s’adapte néanmoins au régime dominant pour survivre.

Nous entrons dans un régime contributif : nos efforts, notre temps, nos compétences sont apportés aux communs. Le problème c’est qu’aujourd’hui il n’est pas encore possible de reproduire ce modèle au niveau de la société toute entière tant que le modèle dominant est un modèle marchand.

Une des réponses possibles est de modifier la sphère marchande de manière à ce qu’elle serve le commun. C’est tout l’objet du coopérativisme de plateformes qui sont des entités marchandes éthiques tenant compte des externalités sociales et environnementales et qui servent des buts extérieurs au marché. Au niveau micro-économique, il s’agira donc de créer ce type d’entités.

Sur la plan macro-économique, le revenu universel est un moyen logique et raisonnable de libérer ce potentiel de contribution aux communs. Si un individu a une base de vie matérielle assurée, il peut choisir son modèle son modèle marchand comme les formes marchandes éthiques qui vont suppléer la logique du commun. C’est là qu’il faut réfléchir à la mutualisation des bien matériels par le biais de coopératives par exemple.

De nouveaux types de revenus comme modèles de redistribution

Dans le cadre de la phase de transition que nous traversons, de nombreuses propositions émergent, parmi lesquelles :

  • Le revenu universel / revenu de base est un modèle qui redistribue la productivité du travail pour le libérer de la sphère extractive. Dans ce modèle, le surplus redonne de la disponibilité aux gens pour produire de la valeur. C’est la reconnaissance que chaque citoyen résidant dans un territoire contribue au bien-être de toute la société, ce qui le libère pour contribuer encore plus. Quand on voit la genèse du régime capitaliste qui vend le travail comme une valeur marchande, on peut se demander si  un régime comme celui-là va réellement se mettre à distribuer ce type de revenu, et si une révolution sociale n’est pas nécessaire pour l’imposer. Néanmoins, du côté des néolibéraux, on se rend à l’évidence : l’automatisation galopante finira bientôt par faire disparaître les consommateurs ! Ce qui peut finalement faire apparaître le revenu de base comme une mesure économiquement efficace et politiquement populaire, une solution post-capitaliste donc.
  • Le revenu contributif (Bernard Stiegler) se situe au niveau de la production entre pairs. Il s’agit d’une redistribution par comptabilité contributive qui crée un revenu complémentaire. Ce type de revenu est inspiré par le régime des intermittents du spectacle et favoriserait l’engagement des individus dans des projets collaboratifs.
  • Le salaire à vie (Bernard Friot) serait versé à tout individu de plus de 18 ans et calculé sur une échelle allant de 1 à 4 déterminée par un  organisme central. Ce qui est très intéressant dans cette proposition, c’est le fait d’interroger ce qui donne la valeur et l’analyse du capitalisme qui mène à la proposition. Par contre, c’est une position révolutionnaire du « tout ou rien » qui implique une victoire totale, l’instauration d’un organisme centralisé qui détermine la valeur et l’interdiction de la propriété lucrative. Si l’on ajoute à cela le fait que les montants calculés font monter la somme totale à 71,9% du PIB, en l’état, c’est donc une solution qui nous apparaît comme peu réaliste. Elle tente en plus de bloquer l’émergence de solutions plus réalistes alors que, selon nous, il devrait y a voir une convergence entre les modèles. La salaire à vie est UNE des formes que pourrait prendre de le revenu de base, mais l’imposer à tous, en particulier aux forces qui veulent quitter le salariat, c’est aussi vouloir maintenir l’ancien régime en restant coincé dans une posture de dépendance anti-capitaliste.
  • Le revenu de transition économique (Christian Arnsperger) : dans la mesure où le système dominant est dans l’incapacité de solutionner les problèmes sociaux (échec du marché et échec de l’état), ce revenu soutiendrait une partie de la population le temps d’une transition nécessaire. Cette forme de service public n’est-elle pas une proposition intermédiaire plus réaliste que celle du revenu universel ?
  • Les flux de valeurs alternatives : à l’image de la communauté Sensorica, il s’agit de déclarer qu’à l’intérieur d’une communauté nous sommes souverains sur ce qu’est la valeur pour nous. En créant des flux de valeurs alternatives, on crée une sous-économie où les communautés interagissent entre elles avec des flux de valeurs co-créées et co-décidées. On est là sur un modèle décentralisé et distribué.

Des solutions complémentaires

De manière globale, il me semble important, quel que soit le système choisi, que ce soit la société en tant que telle qui garantisse le versement du revenu de base. En dehors de l’état, je ne vois pas quelle structure sociale peut assumer ça. Ce qui est certain, c’est que quelle que soit la solution mise en oeuvre, elle ne devra pas remettre en question les acquis sociaux mais plutôt lisser les situations qui sont aujourd’hui aberrantes.

Je crois qu’un antagonisme total par rapport au revenu universel ou aux autres formes de revenus alternatifs est dommageable, en particulier lorsqu’on approche de solutions applicables et appropriées par beaucoup de forces sociales différentes. La mise en avant d’une solution (surtout lorsqu’elle n’est pas réaliste) et la dénonciation malhonnête des autres solutions me paraît dangereuse dans un contexte où l’idée du revenu universel fait son chemin, que le principe est accepté par une majorité et que la discussion s’axe essentiellement sur le montant du-dit revenu.

Le revenu de base permettrait de renforcer la logique alternative, du commun, et de la transition écologique. Il n’exige pas nécessairement une lutte sociale frontale. Cela veut donc aussi dire que le revenu de base est devenu une proposition réaliste, et que ce serait un pas en avant, qui créerait plus de non-capitalisme, tout en étant aussi un progrès social fondamental.

Le salaire à vie pourrait ainsi être considéré comme une forme de revenu de base avec des modalités spécifiques, et cela pourrait être l’objet d’un débat interne à un grand mouvement social visant à établir une norme sécuritaire en dehors du travail marchand.

Créer des alliances pour une société pluraliste

La P2P Foundation se positionne comme un lieu de débat pluraliste, une plateforme d’échanges d’idées. Dans ce cadre, il nous paraît normal de dialoguer avec toutes les propositions.

Cette pluralité peut émerger grâce à des mouvements de balancier entre différentes positions. La virulence de certaines propositions (Lordon, Friot) ne fait que répondre à la violence symbolique du système capitaliste et nous apprécions l’énergie mise dans le débat et la stimulation des idées. Cela ne signifie pas que nous soutenons les solutions proposées, en particulier lorsqu’elles nous paraissent irréalistes ou dangereuses.

Il nous paraît important que le mouvement des communs s’allie avec toutes les forces qui veulent changer la société et qui visent à rendre les cycles économiques soutenables et pérennes. Nous en sommes encore au stade de force préfigurative, mais il faut créer de grandes alliances entre toutes les formes progressistes dans le contexte d’une société pluraliste avec un dialogue essentiel entre le monde du travail et le monde du pair à pair afin de co-créer des solutions multiples.

Propos recueillis par Maïa Dereva, avec la participation de Xavier Rizos

Image d’en-tête : Christopher Andrews – Flickr – CC BY-NC 2.0

Les robots et le chômage selon Jean Zin

Non, les robots ne sont pas la cause du chômage !

Une étrange rumeur se répand : nous serions menacés du grand remplacement par les robots qui nous voleraient nos emplois, alors même que nous connaissons actuellement un chômage de masse sans que les robots n’y soient pour rien, ou si peu ! Décidément, cette peur du remplacement prend toutes les formes. On a peur d’être remplacés par d’autres cultures, d’autres religions, comme on a peur d’être remplacés par des robots ou des transhumains. Cette peur d’un monde dont nous serions expulsés est on ne peut plus originaire, témoignant de la fragilité de notre ex-sistence et du caractère éphémère de la vie – car nous serons remplacés, cela ne fait pas de doute, pas plus que notre condition de mortels dont nous ne serons pas délivrés de sitôt !

L’idée que les progrès techniques feraient disparaître le travail est un classique qu’on retrouve à chaque grande crise où l’effondrement économique détruit les emplois en masse et crée soudain une « surpopulation » d’inemployables. Ce n’est pas du tout la première fois mais, à ne pas vouloir croire aux cycles économiques, on s’imagine à chaque fois que ce serait définitif cette fois, comme Dubouin dans les années 1930 qui parlait alors de « la grande relève par la machine » s’appuyant sur une déjà prétendue fin du travail pour justifier un revenu d’existence (qui se justifie tout autrement, par la non-linéarité du travail immatériel et non sa fin). Ce n’était pourtant un mystère pour personne que les causes de la crise de 1929 étaient bien financières !

Il faudrait quand même prendre conscience de toute la distance entre ces prophéties réitérées et les faits qui ont suivi. On peut rapprocher ces fausses évidences de ceux, pour qui ce sont les immigrés qui nous volent nos emplois mais, au fond, vouloir faire de la réduction du temps de travail un remède à la raréfaction des emplois procède de la même erreur d’analyse sur le fonctionnement économique et la nature du travail dans une société développée, qui n’a plus rien de la couverture de besoins basiques ni d’un ensemble de tâches fixes à partager mais évolue avec la technique et dépend largement de facteurs monétaires.

Ce texte est un extrait de l’article de Jean Zin
publié sur le blog jeanzin.fr le 18/02/2015
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Quel chômage technologique ?

Il est indéniable qu’il serait nécessaire de se préparer aux évolutions futures et pouvoir planifier la transition au lieu de laisser faire et d’en subir violemment la sauvagerie. Seulement, pour cela, il faudrait s’entendre sur notre futur, ce qui est loin d’être le cas. Le problème cognitif est primordial car il conditionne nos capacités de réactions. Il ne suffit pas de courir sur tous les plateaux pour inciter à l’action si on ne porte pas le bon diagnostic, notamment sur ce sujet central, qui agite la société, des transformations du travail.

Comme à chaque grande crise on nous prédit la fin du travail (Keynes, Duboin après 1929), vieille rengaine qui croyait pouvoir s’appuyer sur une étude de chercheurs d’Oxford (Carl Frey et Michael Osborne) concluant que 47% des emplois étaient « à risque » aux Etats-Unis au cours des dix à vingt prochaines années. C’est ce que l’OCDE (pdf) tente de réfuter en montrant que ce n’est pas si simple et ramenant ce taux à 9%, soit quand même 2 millions de chômeurs ! Il n’y a aucune garantie que ce soit l’OCDE qui ait raison, le nombre de créations d’emplois par poste de haute technologie est surévalué (et ce sont souvent des petits boulots) mais ses arguments méritent d’être discutés. Des innovations comme les camions autonomes peuvent affecter gravement toute une profession plus qu’ils ne pensent. Il devrait y avoir un impact social fort qu’il ne faut pas minimiser, pas plus que la tendance à sortir du salariat, mais ce n’est pas la même chose qu’une « fin du travail ». Il est crucial en tout cas de faire les bonnes évaluations.

J’ai déjà rappelé que dans la crise actuelle, « Non, les robots ne sont pas la cause du chômage » et que, de toutes façons, ce n’est pas le travail qui manque, c’est l’argent pour le payer, mais les transformations du travail posent de grands problèmes, exigeant notamment une refondation des protections sociales. Il est intéressant de voir que la nécessité d’un revenu de base est de plus en plus reprise comme moyen de compenser la baisse des revenus (et déjà presque mis en place avec la prime d’activité). Par contre je suis un peu étonné que la réduction du temps de travail soit évoquée, qui me semble ne pouvoir être appliquée qu’à un petit nombre d’emplois salariés. Ce qui est encore plus étonnant, c’est qu’ils supposent qu’une réduction du temps de travail compense les suppressions de poste, ce qui est l’argument de ceux qui voudraient lutter contre le chômage par la RTT et qui s’est avéré faux (sauf éventuellement au niveau d’une entreprise voire d’une branche). Je ne peux qu’encourager la réduction du temps de travail partout où c’est possible, jusqu’au mi-temps lorsqu’il n’y a pas de contrainte de continuité de service (ce qui est rare), mais il y a déjà trop de contrats ultra-courts et je ne comprends pas qu’on puisse croire encore que cela pourrait être efficace globalement, sauf un peu sur le court-terme et sans commune mesure avec les millions de chômeurs (de toutes façons malgré les 35h, les salariés travaillent toujours 39h, quand ils ne continuent pas à la maison avec leur portable). Il est encore plus incompréhensible qu’on s’imagine qu’il y aurait une chance que cela se fasse (en dehors d’un certain nombre d’usines ou de services) ! On est là dans le pur théorique si ce n’est dans la simple posture.

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Ce texte est un extrait de l’article de Jean Zin
publié sur le blog jeanzin.fr le 21/05/2016
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La P2P Foundation a gagné le Nica d’Or du Prix Ars Electronica

Félicitations à mes collègues de la Peer to Peer Foundation, et surtout à son fondateur Michel Bauwens, pour avoir gagné le Nica d’or 2016 pour les communautés numériques du Prix Ars Electronica ! C’est un grand honneur et il est mérité. Cette année, il y avait un total de 3159 candidatures venues de 84 pays pour ce vénérable prix.

Dans la citation du prix, le jury a écrit :

La P2P Foundation est une nouvelle génération de communautés qui aident à bâtir des collectivités. Elle est dédiée à la recherche et au plaidoyer pour les dynamiques peer to peer dans la société. Elle existe depuis dix ans, et est devenue l’un des principaux moteurs de la «transition des communs».

En tant qu’organisation décentralisée et auto-organisée sans but lucratif, la P2P Foundation analyse, documente et favorise des stratégies de peer-to-peer qui semblent être bien adaptée pour faire face aux défis et aux problèmes de notre temps d’une manière qui offre une grande promesse d’avenir. L’accent est mis sur trois traits principaux : la durabilité, l’ouverture et la solidarité. Depuis sa création, la communauté de la P2P Foundation a saisi plus de 30.000 entrées qui documentent l’histoire et le développement du mouvement peer-to-peer. Le Wiki de la P2P Foundation a été consulté plus de 27 millions de fois, et est donc la plateforme qui rassemble la collection de connaissances sur le P2P la plus massive au monde.

Un grand coup de chapeau à l’équipe de base de la P2P Foundation, composée de James Burke, Bill Niaros, Vasilis Kostakis, Ann Marie Utratel et Stacco Troncoso, et bien sûr, Michel – mon cher ami et collègue du groupe « Commons Strategies ». Michel, c’est tellement encourageant de voir tes années de travail, de ténacité et de leadership dans la construction de cette communauté mondiale recevoir cette reconnaissance.

Qu’est-ce exactement que la P2P Foundation ? peuvent se demander les non-initiés. Je considère que c’est une ressource inestimable d’informations archivées sur l’histoire de la production par les pairs et sur les sujets connexes. C’est aussi un forum solide dédié au débat sur les questions frontalières affectant les espaces numériques, et une ligne de front news/blogging qui partage rapidement les nouveaux événements et connaissances. C’est un instigateur incessant de nouvelles collaborations, conversations et actions visant à terme à un changement de système.

Le site a rendu visible et contribué à expliquer le travail de nombreuses communautés et mouvements engagés dans la co-création de la culture et de la connaissance. Celles-ci comprennent le monde du libre et des logiciels open-source, la culture libre, la conception ouverte et le matériel ouvert, l’économie de partage, et les coworkers des hackers/makerspaces et des Fab Labs. Ce que ces mouvements partagent c’est un désir de développer de nouvelles formes de participation démocratique et économique et de bâtir un avenir plus écologique, conscient, égalitaire.

Voici comment la P2P Foundation se présente elle-même :

La P2P Foundation a été conçue il y a dix ans pour accompagner les personnes, les organisations et les gouvernements dans leur transition vers des approches de la société fondées sur les communs par le biais de la co-création d’un patrimoine commun de connaissances ouvertes et la création d’un réseau humain, durable, résilient. Entre les paradigmes du réseau et de l’organisation, la P2P Foundation existe comme un «réseau organisé» qui peut faciliter la création de réseaux, mais sans les diriger. La P2P Foundation se compose d’une fondation enregistrée aux Pays-Bas avec trois pôles opérationnels dédiés à l’organisation, la sensibilisation, la recherche et la création d’un savoir commun; un réseau de militants et de chercheurs travaillant à différents niveaux d’engagement, une petite équipe de base de la stratégie et de la durabilité, et d’innombrables membres coopérant et contribuant à nos biens communs de l’information. Le travail de la P2P Foundation a commencé et, dans une large mesure, est toujours dirigée par le fondateur Michel Bauwens par de la sensibilisation, des conférences, l’écriture, l’édition et la documentation en ligne. La P2P Foundation est l’organisation parapluie sous lequel Commons Transition et le P2P Lab opèrent de manière interdépendante.

La P2P Foundation est une communauté numérique créant un écosystème d’information-communs pour le mouvement croissant du P2P et des Communs. Ce mouvement est préoccupé par le numérique et le tangible, le matériel, les mondes humains, y compris la question de leurs libertés et restrictions, disettes et abondances. Notre communauté est un mouvement décentralisé, auto-organisé dont les intérêts incluent l’environnement politique entourant la société en réseau; le matériel, les réalités sociales et culturelles, le partage et les économies de collaboration, les monnaies alternatives et cryptographiques; la durabilité et les pratiques « pro-sumer », la lutte contre l’obsolescence programmée et la rareté artificielle; et la régénération de la démocratie. En bref, le monde « peer to peer » unit les gens dans un changement culturel vers un avenir durable, juste, et plus humain.

Notre objectif principal est d’être un incubateur et un catalyseur pour l’écosystème émergent, en se concentrant sur les «pièces manquantes», et l’interdépendance qui peut conduire à un mouvement plus large. Le P2P, dans la pratique, est souvent invisible à ceux qui sont impliqués, pour une variété de raisons culturelles. Nous voulons révéler sa présence dans les mouvements discrets afin de les unir dans leur éthique commun. Pour ce faire, une initiative commune est nécessaire, qui rassemble des informations, se connecte et informe les gens mutuellement, aspire à des idées d’intégration des contributions de nombreux sous-domaines, organise des événements pour la réflexion et l’action, et éduque les gens sur les outils critiques et créatifs pour « changer le monde ».

A mes nobles et ingénieux amis et collègues de la P2P Foundation : c’est cela que vous faites, et bien plus encore !

Un article de David Bollier sous Creative Commons Attribution 3.0 License
Traduction Maïa Dereva

Conversation sur la blockchain…

…avec Antoine Yeretzian de l’association Blockchain France.

Tout d’abord, une petite mise en contexte.

Mon approche, c’est le rejet de ce qu’on peut appeler le déterminisme technologique. Ce déterminisme, que l’on appelle aussi les approches technocratiques, c’est une croyance selon laquelle la technologie est univoque. Ce discours consiste à dire : parce que demain nous pourrons techniquement faire ceci ou cela, alors nécessairement notre société sera comme ceci ou comme cela. C’est le genre de discours par exemple que peut tenir Jeremy Rifkin dans son livre The Zero Marginal Cost Society, où il associe la montée en puissance de l’Internet des Objets et des économies collaboratives avec un déclin du capitalisme. Or à mon sens la technologie ne peut pas être univoque ;  il est extrêmement important de la problématiser.

Je vais donc essayer de problématiser la blockchain dans cette optique. Il me semble que l’on peut en dire à la fois du bien, et du mal. Je vais commencer par la critique, avant de développer ce qui me plait dans cette innovation.

J’avais donné en 2014 pour Ouishare une keynote dans laquelle je proposais une analyse politique de la technologie. Pour qualifier les technologies Pair à Pair (P2P), j’avais réalisé une simple grille à double entrée. Première entrée du tableau : une technologie peut soit être sous contrôle central et globale, soit décentralisée et donc locale. Deuxième entrée, elle peut avoir soit un but de profit, soit un but social. J’avais mis dans ce tableau un certain nombre de technologies P2P.

Une technologie à la fois P2P, sous contrôle centralisé, et avec un but de profit peut bien sûr paraître contre-intuitive, mais Facebook en est un bon exemple. Avec Facebook, plus de 2 milliards de personnes peuvent se connecter en P2P, ce qui crée de formidables capacités d’auto-organisation ; pourtant, les utilisateurs ne contrôlent ni le design, ni les données, et l’entreprise en capte tout le profit monétaire.

La blockchain, elle, à cause de son association avec Bitcoin, se place dans un autre croisement. A mon sens, elle est pour l’instant une technologie P2P dédiée au profit et avec un contrôle décentralisé : c’est ce que j’appelle le capitalisme distribué.

Ce n’est pas un secret : Bitcoin est très influencé par la théorie politique qu’on appelle anarcho-capitaliste (qui est aussi un anarcho-totalitarisme, puisque ce mouvement prône le marché total, et par une théorie économique qui est l’école de Vienne, celle de Friedrich Hayek). Tout le design du Bitcoin, on le voit, est tourné vers l’intérêt personnel : j’investis dans le bitcoin car je pense que sa valeur va augmenter. Cette vision, ce rêve politique tourné vers soi, rejaillit de la genèse du Bitcoin sur chaque Blockchain qui le suit ; nombre de gens s’approchent du Bitcoin et de ses dérivés précisément à cause de ce rêve politique là.

C’est dans ce rêve même que se tient ma critique de la blockchain, car ce rêve politique est une vision hyper-individualiste. Ce qu’il figure, ce sont ces individus atomisés, séparés absolument, qui créent des contrats entre eux, en fonction de leurs volontés individuelles. A première vue, rien de problématique là-dedans puisque c’est ce qu’est Bitcoin par essence.

Mais la réalité, c’est que la société ne marche absolument pas comme cela. Aucune société ne le fait. On naît toujours quelque part, dans un contexte, dans un ensemble, avec des parents. Il y a toujours du collectif ; ce collectif présent dans les faits, il disparaît dans cette idéologie Bitcoin, dans ce rêve politique et dans ses développements technologiques.

Sans argent, dans le Bitcoin, on ne joue pas. Un paysan de l’Utthar Pradesh [Etat indien] n’a pas 450 dollars pour s’acheter un Bitcoin, ni même une fraction de Bitcoin. Il y a dans l’idée de Bitcoin une certaine démocratisation de la rente, par le biais de la spéculation. Le rêve n’est pas d’abolir les revenus spéculatifs et le pouvoir de bénéficier d’une rente divorce de la spéculation, mais d’ouvrir l’accès à ce jeu-là. C’est le rêve de Thatcher et de Reagan qui ont voulu la propriété immobilière et la participation de tous comme actionnaires.

La blockchain dans ce contexte bien spécifique a donc un message simple à faire passer : nous en avons fini avec l’Etat et nos autres organisations, et nous pouvons désormais créer de la confiance sans passer par des systèmes démocratiques et sans avoir confiance en personne ; la confiance est placée dans la cryptographie, dans l’algorithme, dans la technologie.

En ce sens, je trouve la blockchain dangereuse. Parce que ce qu’elle nous annonce, c’est un totalitarisme libertaire, effrayant, terrible. Cette politique « cachée » qui se tient derrière le Bitcoin, c’est elle que je critique. Si la question est celle de la confiance, alors il existe d’autres philosophies que l’on peut opposer à la Trustlessness, en particulier celle de la Trustfullness : c.a.d. j’ai confiance en toi, tu as confiance en un tiers, et donc j’ai confiance en ce tiers. C’est par exemple du système Couchsurfing, c’est la ‘mise en échelle’ de la confiance (scaling trust), aussi appeler le web of trust, l’internet de la confiance. Voilà à mon avis une philosophie préférable à celle de la Blockchain. Attention, je ne veux pas dire que ces solutions ne sont pas appropriés dans certains contextes, ce que je vise c’est plutôt la vision sociétale qui se cache derrière, qui veut rendre absolu cette individualisation complète.

Mais on l’a dit : une technologie n’est jamais univoque. Et tout n’est pas mauvais dans Blockchain.

A nouveau, il est nécessaire mettre les choses dans le contexte. On peut considérer qu’il y a toujours au moins trois couches dans l’élaboration d’une technologie. Il y a d’abord celle des financeurs de projets, qui ont une influence déterminante sur le design, puisque ce sont eux qui vont donner les ordres à ceux qui travaillent. Ensuite, il y a ceux qui développent la technologie ; ceux-ci ne sont pas des exécutants passifs, des esclaves, mais sont des créatifs, à l’image de la communauté des développeurs blockchain, et vont donc influencer fortement sur le design de la technologie. Il s’agit d’un groupe sociale fortement influencé par l’éthique ‘hacker’. Enfin, il y a les utilisateurs qui ont en tout temps ‘subverti’ les technologies pour les adapter à leur besoin. La technologie est donc bien un terrain de lutte, ou des influences variées essayent d’adapter les fonctionnalités à leurs propres besoins.

Prenons l’exemple d’Internet. A l’origine, Internet est né de l’idée de militaires qui cherchaient des moyens de communications pouvant survivre à une destruction nucléaire. Puis ce sont les scientifiques qui ont repris l’idée pour en faire un réseau de partage des connaissances. Tim Berners-Lee, en inventant le World Wide Web, a ensuite crée une couche civique, qui a démocratisé l’Internet. Enfin est arrivé le commerce, qui est venu se greffer dessus et a fait tout pour qu’il y ait des contrôles, de la surveillance sur les accès utilisateurs, etc.

Internet n’est donc pas quelque chose de simple ; il y a des aspects P2P, des aspects décentralisés, des aspects centralisés, et ce sont ces couches successives qui ont fait que l’on a aujourd’hui un système finalement assez contradictoire dans son idée sous-jacente. La blockchain suit le même chemin des différentes couches de développement et de leurs motivations contraires.

Dans la blockchain, une chose m’intéresse en particulier : la promesse d’une nouvelle organisation. Il faut bien comprendre qu’Internet a pourtant déjà fait baisser considérablement les coûts de l’auto-organisation humaine, et que les individus n’ont pas attendu la blockchain pour commencer à s’organiser ; certaines études témoignent d’une croissance exponentielle des organisations citoyennes depuis une dizaine d’années. Cela étant, si nous n’avons pas besoin de la blockchain pour  nous auto-organiser, celle-ci peut renforcer ce mouvement.

A mon sens, la blockchain peut représenter une deuxième couche, une seconde baisse des coûts de publication, de communication, de transaction. En créant une banque de données universelle, en créant une sécurité universelle, la technologie a le potentiel de faciliter encore davantage l’auto-organisation humaine. C’est une seconde vague d’accélération qui pourrait se dessiner, et en ce sens, il serait intéressant que des forces disons progressistes, ou émancipatrices, qui sont concernées par des valeurs comme la durabilité de la planète et une équité dans la distribution de la richesse, apprivoisent et s’approprient à leur tour le potentiel de la blockchain.

Mais dans ce cas la blockchain revêt une coloration différente. On quitte en effet le technocratique et l’individu, pour entrer dans le domaine des coopératives, des communautés productives pour soutenir des domaines comme la pêche ou l’agriculture éthiques. Dans cette approche, on réinvestit le collectif et il y a une forme de gouvernance démocratique. La blockchain pourrait être utilisée pour automatiser les accords de ces organisations-là.

On peut également trouver à la blockchain un potentiel intéressant autour de la transparence. Aujourd’hui, il existe deux principales façons dans nos sociétés d’allouer les ressources : en faisant choisir l’Etat, c’est-à-dire hiérarchiquement, ou en faisant choisir le marché, c’est-à-dire avec une compétition. Mais lorsque l’on atteint un système véritablement transparent, une troisième option émerge de façon très forte : la coordination mutuelle libre.

Cette coordination mutuelle libre est déjà en action sur Wikipédia et pour Linux. L’économie de l’immatériel connait donc déjà ce qu’on appelle la stigmergie, cette possibilité pour chacun de gérer son propre effort et donc de collaborer, et ce parce que tous les signaux sont lisibles. En appliquant la transparence à la comptabilité ou à la logistique, et c’était la proposition du Livre Blanc de Provenance par exemple, il devient théoriquement possible grâce à la blockchain de passer à une économie matérielle qui fonctionne elle aussi selon le principe de la coordination mutuelle libre.

C’est une vision à mon sens très émancipatrice, puisqu’elle permet l’émergence d’un système où chaque individu peut librement allouer son temps et son énergie, et la création du même coup des ressources partageables.

Ce qui m’intéresse dans la blockchain, c’est donc son potentiel d’encapacitation (“empowerement”) de l’organisation collective de l’humanité.

Des projets comme ArcadeCity, ou Backfeed, sont des projets qui peuvent être interprétés sous cet angle-là. Pour qu’ils se multiplient, il est important d’aller éduquer les forces égalitaires au potentiel du blockchain. Car dans la blockchain comme ailleurs le constat est le même : aussi bien les investisseurs à risques que les défenseurs de l’idéal propriétaire et libertarien se montrent toujours plus rapides dans l’adoption de la technologie que d’autres parties de la société. L’enjeu de la blockchain est de s’assurer qu’elle ne s’engage pas dans une voie unique, celle de l’individu atomique et égocentré, mais qu’elle investisse bien, aussi, des valeurs qui sont celles de liberté, d’égalité de fraternité.

Prenons deux exemples pour montrer à quel point les choix de développement sont révélateurs d’un choix de société.

Prenons par exemple les inégalités sur Bitcoin. Le coefficient de Gini, qui est un instrument utilisé par tous les pays pour mesurer l’écart de richesse au sein de leur population, est infiniment plus élevé dans Bitcoin que dans nos sociétés modernes, pourtant passablement inégalitaires ; plus révélateur encore, il continue de croître avec la montée en puissance du réseau. En réalité, nous assistons à un jeu de Monopoly : au départ, nous étions tous égaux devant Bitcoin, mais ceux qui ont pris de l’avance en début de jeu gagnent à la fin. “Plus tu gagnes, plus tu gagnes” : il n’existe dans Bitcoin aucun mécanisme redistributeur qui permet de protéger des distributions de valeur plus équilibrées.

Or ce choix-là n’est pas une nécessité. On peut faire appel à d’autres systèmes, comme ceux décrits par Christopher Boehm (Hierarchy in the Forest) ou Pierre Clastres (la Société contre l’Etat), pour comprendre l’importance des systèmes de contre-hiérarchie. Ainsi dans ces sociétés de chasseurs-cueilleurs les femelles et les mâles bêta prennent le pouvoir contre les mâles alpha et mettent en place des mesures pour limiter leur domination. Ce sont des exemples connus mais qui illustrent un fait : un système qui n’a pas de contre-pouvoir va nécessairement virer au monopole. Il s’agit d’un choix à faire au moment d’en fixer les règles.

Un second exemple pourrait être la fameuse « longue traîne » décrite par Chris Anderson. Il s’agit de cette idée de dissocier d’une part les « gros succès », qui attirent individuellement l’attention, et la multitude de petits succès qui viennent ensuite, mais dont la somme peut être collectivement supérieure à celle des « hits » en terme d’impact. Cette économie secondaire, alternative, crée à son échelle un système fondé sur des micro-choix.

Or cette longue traîne n’est pas permise par Amazon, ni Google et consorts parce qu’en leur cœur réside un algorithme qui crée de la concentration. A l’inverse, Jamendo avait mis en place des contre-mesures qui la protégeait. Là encore, la technologie est affaire de choix, et ce choix n’est pas univoque.

Il est urgent pour nous tous de réapprendre cette vérité, puisqu’il me semble que nous l’avons oublié. Dans les milieux technologiques, les développeurs, les hackeurs, ne la connaissent pas assez. Et une fois cette prise de conscience faite viendra l’heure des choix : c’est ce qu’on appelle value sensitive design, c’est-à-dire prendre conscience lors de la création que celle-ci prend place dans un système de valeur, et effectuer ses choix en conscience.

Il est urgent de commencer à développer des financements de projets plus égalitaires –par exemple via les coopératives-, des  algorithmes plus égalitaires, des gouvernances de plateforme –par exemple par les utilisateurs- plus égalitaires. Des exemples comme ceux du collectif Inspire en Nouvelle-Zélande montrent l’exemple.

On constate aujourd’hui une sorte d’automatisme, de passage apparemment obligé pour les créateurs : des jeunes, qui veulent créer une technologie, sont très vite poussés par une certaine valorisation sociale dans la culture extractive. Cette culture extractive, c’est celle des start-ups, avec la volonté unique de réussir une Licorne (Nb : start-up dont la valorisation boursière dépasse 1 milliard de dollars) ou un Exit (Nb : sortie du capital rapidement après lancement et avec forte plus-value). Or une autre voie existe, même si elle n’est pas très visible. Il y a tout un travail à faire aujourd’hui envers les développeurs pour leur montrer cette autre voie.

Il faut dénaturaliser l’idée du développement de la technologie, l’idée que ce développement est naturel, que le capitalisme est naturel… Il faut se rendre conscient qu’il s’agit de choix humains.

Or la blockchain arrive vite. Une sorte de consensus informel prédisait les prototypages en 2016, et les premiers systèmes utilisables en 2017. Sans se placer dans ce débat, je crois important de rappeler que l’on a toujours tendance à exagérer l’importance des technologies quant au potentiel de développement sur le court terme, et à les sous-estimer sur le long terme.

Souvenons-nous de la hype autour de l’intelligence artificielle, comme de celle autour de la réalité augmentée. Si cela n’a pas pris sur le moment 20, 25 ans après plus tard, nous y sommes. Il est tout à fait possible que la blockchain soit l’éléphant qui accouche d’une souris. Mais ce ne sera pas grave, et ce n’est pas pour cela que la blockchain n’aura pas d’importance ensuit, le temps qu’elle se déploie réellement. Cela peut arriver vite: on a vu avec le moteur de recherche par exemple (Nb: inventé au début des années 1990, il décolle véritablement au début des années 2000) que ce délais de montée en puissance se réduit constamment avec l’accélération technologique. Il faut s’attendre à ce que la blockchain compte vraiment dans moins d’une dizaine d’années.

Les grandes entreprises et les défenseurs du capitalisme seront les premiers à s’en saisir mais je ne pense pas que cela soit un mal. Quand on regarde l’histoire des grandes évolutions sociales, comme la grande révolution féodale du Xe siècle ou la grande révolution capitaliste du XVe siècle, le scénario est un peu le même: on est face à un système épuisé qui ne marche plus, et où tout le monde va chercher des alternatives, aussi bien les gens qui ont les moyens que les gens qui sont au bas de l’échelle.

C’est justement parce que les éléments ultra-capitalistes investissent dans ce changement qu’il pourra avoir lieu. C’est à l’intérieur des structures romaines en déclin que se sont formées les graines du changement qui allaient former la féodalité, et c’est à l’intérieur des grains du système féodal que les grains qui allaient devenir le capitalisme se sont développés. Il est naturel de penser que c’est à l’intérieur du système capitaliste en déclin que les graines des communs vont se développer.

Ce qui peut d’ailleurs amener des paradoxes, comme Facebook, parfait produit du capitalisme d’extraction et en même temps puissant encapaciteur d’auto-organisation en P2P. Le changement n’est peut-être pas encore totalement là où on voudrait qu’il aille, mais il va dans la bonne direction, et il faut s’en saisir. Ne refusons pas un outil sous le prétexte qu’il a été développé pour les mauvais motifs; il faut garder en tête Luther au XVe siècle lorsqu’il voit à sa juste valeur le potentiel de l’imprimerie pour la diffusion de ses idées. Il faut se saisir et s’approprier les potentiels des technologies, même si elles sont en partie dominées par des forces qui ne sont pas nécessairement émancipatrices.

Photo : CC BY Sebastiaan ter Burg – Flickr

Construire des communs dans un contexte marchand privé

Beaucoup d'acteurs économiques utilisent des "communs" pour développer des services ou des produits (par exemple, l’entreprise qui fabrique des objets à partir de plans “libres”).

Types d'activités marchandes privées autour d'un commun

Il existe diverses types d'activités marchandes privées autour d'un commun. Par exemple :

  • Des entreprises proposent d’accompagner l’usage du commun par de la formation ou du conseil (par exemple, on vous forme à fabriquer un objet à partir des plans disponibles). Les gens peuvent alors apprendre à faire par eux-mêmes (‘faites vous aider’)
  • Des entreprises mettent en place la solution (Par exemple, on vend des objets directement fabriqués à partir des plans open source). Ici, c’est plutôt dédié à ceux qui n’ont pas le temps on n’ont pas envie de faire par eux même. (‘on le fait pour vous’)

Dans ces deux cas, il faut que l’organisme de formation, de conseil ou de fabrication trouve un moyen de reverser une partie de ses bénéfices au commun (au bénéfice du plan open source dans le cas de la vente d'un objet produit grâce à ces plans par exemple). Il faut aussi que cet organisme trouve un moyen de coopérer sainement avec la communauté qui protège le commun.

Qu'est ce que l'on peut appeler activité économique privées autour d'un commun ?

Il ne semble pas qu'il y ait de séparation nette entre les acteurs marchands et les communs. Ainsi, une AMAP (Association de maintien de l'agriculture paysanne) se positionne bien dans le domaine marchand en permettant à sa communauté d'acheter des paniers de légumes chaque semaine. Pour autant, en associant les usagers contributeurs à la gestion de ce commun, la valeur de ce qui est produit dans le commun ne se fixe pas par rapport au prix du marché mais se fixe avec la communauté d'usagers contributeurs. Ainsi, il n'est pas rare de voir dans une AMAP la communauté décider d'une augmentation du prix des paniers pour permettre aux producteurs principaux de prendre des vacances, en dehors de toute logique de prix de marché. On ne parle plus dès lors de valeur d'usage ou de valeur d'échange[1] mais plutôt de valeur pratique, qui dépend de la pratique contributive de la communauté. Ainsi, le prix des légumes dans une AMAP pourrait se réduire si la pratique contributive est importante (si la communauté s'implique beaucoup). Chez Wikipédia, la valeur pratique est telle que même si notre usage est très conséquent, nous n'avons pas besoin de payer selon cette valeur d'usage pour que le projet survive financièrement. Une infime partie des usagers contributeurs finance wikipedia par des dons, la valeur pratique étant très forte, il n'y a pas d'importants besoins financiers. C'est sans doute là que l'on peut faire la distinction entre une activité économique de type "commun" et de type "privée/propre". Aujourd'hui, les activités marchandes sont en grande parties dites "privées" et rarement intégrées au sein de "communs". Cela s'explique sans doute par le peu d'outillage mis en place aujourd'hui pour financer et rétribuer un collectif de personnes qui contribuent à un commun.

Privé/Propre

Communs

Fixation du prix

La valeur d'échange ou d'usage permet de définir le prix. Cela se fait en général selon le prix du marché

Le prix dépend de la valeur pratique. Si il y a une pratique contributive forte, le prix pour accéder au commun risque d'être faible par rapport au prix du marché, à prix libre voir nul. Pour autant, une communauté peut aussi avoir des prix supérieurs au marché (c'est l'exemple de l'AMAP ci dessus) voir être sur le prix du marché (cas d'une organisation pensée comme un commun qui vendrait un service ou un produit à une entreprise ou une collectivité)


Comment les logiques marchandes dites privées peuvent fonctionner autour des communs ?

Plusieurs méthodes permettent d'organiser des activités marchandes autour de communs de manière saine

  • Une méthode est proposée pour développer des prestations autour des communs tout en soutenant les communs
  • Des communautés se développent pour aider les acteurs marchands à utiliser les communs, les "Chambres des communs" : http://www.chambredescommuns.org/
  • Des licences sont en cours pour favoriser la réciprocité. Elles sont décrites ici
  • Déjà, des organisations appliquent des modèles de réciprocité. Comme l'explique Silvève Mercier dans cet article, le "commun"MusicBrainz" est adossée à une fondation qui s’appelle MetaBrainz et qui est là pour réguler les usages commerciaux de cette base. Les entités souhaitant faire du commerce à partir ces données sont incités à se déclarer à la fondation qui passe des contrats avec eux (voir la liste ici). Chacun peut utiliser les données de MusicBrainz, mais la "communauté" peut aller chercher les acteurs commerciaux qui font un usage pour les inciter à soutenir MusicBrainz. "There are also organizations that make use of our data that have explicitly declined to support us. There may also be other organizations making use of our data that we don't know about yet. If you know of a company using our data, please contact us." Si ils soutiennent pas, tant pis, mais ils ne seront pas dans la liste mise en avant sur le site, mais ça ne leur empêche pas l'usage commercial . C'est ce qu'a fait Metabrainz que l'on pourrait proposer pour de nombreux autres communs (prototype proche de cette idée ici  : http://encommuns.org/#/economique, à améliorer)
  • Une méthode est en cours de construction pour identifier et analyser les communs auprès des acteurs privés : http://wiki.lafabriquedesmobilites.fr/index.php?title=Rep%C3%A9rer_et_caract%C3%A9riser_les_communs_utiles_%C3%A0_la_Fabrique. Un début de méthode d'animation d'une rencontre entre des acteurs privés et des porteurs de communs peut aider à faire prendre conscience des enjeux du commun par un acteur privé https://docs.google.com/document/d/1sIt-I01hHUEGL53nUjsdIUVNvs_XTnImbaQP9STCiOk/edit.
  • Différentes entreprises donnent anonymement des financements à des communs (par exemple bundler recevait 600$/semaine sur gratipay). L'anonymat permet d'éviter d'avoir l'impression que "le commun" travaille pour un financeur privé particulier.
  • Financement de type "investisseur". Une discussion intéressante du projet liberapay sur comment des acteurs privés (type investisseurs) pourraient intervenir directement sur des communs et imaginer un retour sur investissement.

Exploration

Certains travaillent directement dans des logiques ouvertes pour fournir des réponses à des prestations. A l’image de ce qui est fait par Adrian Hoppel : http://adrianhoppel.com/this-is-what-it-looks-like-when-you-realize-how-toxic-your-job-is-and-you-do-something-about-it/. “Working in the gift does not mean that I work for free, or that I give my work away without care. It means that people trust me to build them a website, and I trust them to support my work as they believe fair.”

Source : Wikibook "Construire des communs" sous licence CC BY-SA 3.0
  1.   Aristote, dit que pour toute chose susceptible d’avoir un prix, il y a deux usages possibles : être utilisée selon son usage propre, par exemple pour des chaussures, d’être portées aux pieds, et utilisée selon son usage dans l’échange, et toujours pour des chaussures, d’être échangées contre autre chose, disons, quelques leçons de guitare. Or ce qui est remarquable pour l’argent, c’est que dans son cas, ces deux usages se confondent. »

L’émergence des Assemblées des Communs en France

Les biens communs, ou tout simplement communs, sont des ressources, gérées collectivement par une communauté, celle-ci établit des règles et une gouvernance dans le but de préserver, développer et pérenniser cette ressource.

Des logiciels libres aux jardins partagés, de la cartographie à l’énergie renouvelable, en passant par les connaissances et les sciences ouvertes ou les AMAPs et les épiceries coopératives, les « Communs » sont partout !

En France, le thème des « communs » comme possible structuration de la société réémerge graduellement depuis les années 90 et des livres en français sont publiés depuis les années 2000.

Le réseau étant essentiellement composé de représentants de communs informationnels, cette question est restée longtemps confinée au champ du numérique pour s’étendre de plus en plus ces dernières années et concerner des domaines comme les jardins partagés, les coopératives alimentaires ou les communs naturels (eau, énergie,…). Peu à peu, les pratiques ont évolué pour s’ancrer dans le coopératif et le contributif et ont trouvé un prolongement naturel évident dans le terme de « commun ».

Des événements clairement identifiés comme relatifs aux communs ont commencé à être organisés dès 2009 (« Brest en communs« ) pour essaimer en 2013 dans 5 pays avec 200 événements via l’événement francophone intitulé « Villes en Biens Communs » porté par 25 associations du réseau. La même année, Michel Bauwens a popularisé le concept de « Chambre des communs » proposé par David Ronfeldt en 2012 et l’a rapidement assorti du concept d' »Assemblée des Communs » dans un appel imaginant les « étapes suivantes » pour les réseaux P2P et les communs.

Des collectifs motivés ont fait avancer l’idée, comme celui de Toulouse qui a invité Michel Bauwens à venir parler de l’assemblée des communs sur place. Après un nouveau point d’orgue lors du « Forum des usages Coopératifs » de 2014, puis le festival auto-organisé « Le temps des Communs » en octobre 2015 qui a vu émerger 344 événements avec l’appui logistique de l’association VECAM, l’idée de fédérer les communs sous la forme d’assemblées pérennes était mûre.

Après ce festival, plusieurs assemblées des communs ont donc commencé à émerger explicitement à Lille, Toulouse, Brest, Rennes et d’autres grandes villes françaises. A ce stade, les assemblées sont toutes à l’état de préfiguration et que chacune d’elles est en train d’inventer son propre mode opératoire en tant que structure informelle. Pour le moment, la plupart ne se sont réunies qu’une ou deux fois seulement. Pourtant, elles disposent déjà d’un wiki pour documenter et échanger leurs pratiques, et d’un site internet pour communiquer vers l’extérieur.

L’objectif de ces assemblées est d’abord d’être un forum d’échanges d’expériences et de favoriser la rencontre des commoners. Elles souhaitent également promouvoir la mise en place d’une économie éthique qui pourrait créer des moyens de subsistance autour des communs. Elles essayent d’identifier et de développer les communs en les cartographiant et en créant du réseau.

Une des assemblées les plus actives est située à Lille (Nord de la France) où les assemblées se tiennent une fois par mois depuis octobre 2015. Là-bas, des nouvelles des différents communs sont ainsi régulièrement échangées, mais aussi des compétences, des idées et des savoirs sous la forme d’ateliers auto-gérés organisés par les membres présents. Tous les membres de l’assemblée ont la possibilité de proposer un atelier et les autres membres peuvent y participer si la proposition leur plaît.

Tous les citoyens sont invités à participer aux assemblées. Les profils sont d’ailleurs assez différents : du responsable associatif à l’élu local en passant par le commoner… on rencontre les acteurs du libre, des cartes ouvertes, des fablabs, des AMAP, des repair cafés,  du développement durable, des incroyables comestibles, enseignants, chercheurs et bibliothécaires : une belle convergence des acteurs locaux ! Lors d’un tour de table, qui vise à créer de la cohésion, chacun se présente et décrit le commun ou la structure à laquelle il participe.

Néanmoins, en aucun cas une personne ne représente une organisation. Chaque personne participe à l’assemblée en tant qu’individu (et elles témoignent souvent de leur soulagement à pouvoir le faire). Il existe ainsi de grandes disparités entre les différents participants qui constituent pourtant des complémentarités : certains connaissent la notion de communs depuis de nombreuses années tandis que d’autres découvrent le concept et sont ravis de participer aux ateliers d’initiation proposés par les premiers.

Le mode opératoire qui a été adopté jusqu’à présent est pair-à-pair et décentralisé. Néanmoins, les membres de l’assemblée sont très attentifs à laisser des traces écrites de leur travail (principalement dans le wiki) comme il est conseillé de procéder pour fonctionner en stigmergie, un mécanisme de coordination indirecte. Cela peut effrayer certaines personnes au début, voire être considéré comme inefficace car informel, mais en réalité, les ateliers sont opérationnels les uns après les autres et les objectifs sont atteints sans recourir à des votes ou à des réunions sans fin. Et c’est précisément cette « preuve de concept » documentée qui auto-légitime les assemblées.

La gouvernance est actuellement basée sur le consentement : tant que personne n’oppose d’objection argumentée, les dossiers avancent. Après six mois de fonctionnement et sept assemblées, aucune objection majeure n’a émergé. Et si cela devait arriver, l’assemblée favoriserait sans doute le dialogue plus que le vote. L’accent est mis sur l’accueil des élans contributifs et sur la confiance a priori. Les membres de l’assemblée préfèrent construire quelque chose ensemble plutôt que de « se battre contre ».

Pour le moment, l’assemblée lilloise est financièrement soutenue par une association locale pour la location des salles. Elle travaille en étroite collaboration avec la Chambre des Communs naissante dont la vocation à terme est d’assurer le soutien financier des activités de l’assemblée.

Malgré l’implication concrète de plusieurs personnes, la chambre des communs peine à se concrétiser et n’est encore qu’un concept car il semble plus facile de fédérer des individus que des structures établies qui sont souvent dépendantes d’institutions politiques et/ou associatives locales. Il existe néanmoins un site internet qui propose des explications pour aider à populariser ce concept et suivre l’avancée de la construction des chambres qui se fera sans doute naturellement une fois que la dynamique des assemblées sera suffisante.

A Lille et à Toulouse, des « chartes sociales » sont en cours d’écriture. Ces textes visent à formaliser les objectifs des assemblées (éthique, valeurs partagées, interactions avec le tissu local), leurs gouvernance, outils, méthodes, partenaires,…

C’est juste un début… mais il est prometteur !

Et si nous pouvions partager quelques conseils à des personnes ou des commoners souhaitant créer leur propre assemblée, nous dirions peut-être :

  • Fixez-vous quelques objectifs simples, agissez, et documentez ce que vous faites (plutôt que de vouloir écrire dans le détail ce qui devrait être fait).
  • Laissez les gens libres d’agir individuellement, leur créativité et l’intelligence collective vous surprendront.
  • Même si le mode opératoire est décentralisé, prenez soin de prévoir des temps collectifs pour faire connaissance et partager afin de favoriser la dynamique de groupe.
  • N’hésitez pas à inviter des élus locaux, des représentants associatifs qui n’appartiennent pas au réseau des communs pour commencer à créer des passerelles avec l’écosystème social local (ils sont d’ailleurs souvent très contents de découvrir de nouvelles pratiques).
  • Utilisez les outils numériques dès le début pour créer de l’émulation au sein de l’assemblée et entre les différentes assemblées.

Et si vous souhaitez participer, il y a forcément une liste de diffusion pour démarrer !

Merci à Michel Bauwens, Jose Ramos, Bernard Brunet, Michel Briand, Simon Sarazin, Pierre Trendel et tous les membres de l’assemblée des communs de Lille pour leur précieuses contributions directes ou indirectes à la rédaction de cet article.

Photo : Florent Lamiot – Assemblée des communs de Lille – Février 2016

Evolution des modes d’échanges dans le contexte de la théorie P2P

Karatani, dans « The Structures of World History », propose un argument clé selon lequel la structure sous-jacente clé est moins le mode de production, que le «mode d’échange». Le point de vue du mode d’échange lui permet de parler du lien Capital-État-Nation, au lieu de croire que l’Etat et la nation sont des épiphénomènes (superstructures). Par exemple, ce changement dans la compréhension des structures et de leur évolution, contribue à expliquer la nature contradictoire du capitalisme, en insistant sur l’innovation dans le domaine de l’échange, fondée sur l’invention de l’échange neutre et de l’intérêt mutuel, au-delà de l’exploitation nue de la condition de travail, et de sa subordination hiérarchique permanente.

Karatani distingue quatre «modes d’échange» :

  • Le mode A qui consiste en la réciprocité et le don
  • Le mode B qui consiste à prendre des mesures et à protéger
  • Le mode C qui consiste en l’échange des produits de base, et
  • Le mode D qui transcende les trois autres.

L’aspect transcendant et incluant du mode D permet de constater qu’il :

  • est relatif à la condition nomade qui est entièrement basée sur l’actionnariat communal
  • est relatif à l’aspect économie du don des sociétés de clans
  • est relatif à l’aspect distribué des structures médiévales
  • rend hommage aux avantages du marché et même au capitalisme
  • nous aide à distinguer les aspects de mode de production et de mode d’échange de la production basée sur les communs par les pairs

Kojin Karatani dans son livre, “The Structure of World History: From Modes of Production to Modes of Exchange”, Duke University Press, 2014, fait une innovation théorique importante qui fait écho aux travaux de 2005-6 de la théorie P2P.

En théorie P2P, nous utilisons la grammaire relationnelle de Alan Page Fiske (Voir le modèle de typologie en anglais), qui sont des modes d’attribution, c’est-à-dire des modes d’échange, et nous avons proposé que si les quatre modes existent dans la plupart des sociétés à presque toutes les époques, c’est la variation relative de leur domination qui change au fil du temps.

Nous rejoignons Katakani en ce qui concerne l’économie du don dans les sociétés tribales, mais nous avons mentionné que l’actionnariat communal était probablement le mode principal en petits groupes ; Ensuite, il y aurait eu le classement par l’autorité dans les sociétés de classes pré-capitalistes, qui est devenu le prix du marché sous le régime du capitalisme, et comme nous l’avons soutenu, il est prévu que l’actionnariat communal redevienne dominant en raison de tous les changements que nous voyons autour des technologies peer-to-peer, de la dynamique relationnelle et de la production par les pairs. C’est la revendication centrale très basique de l’œuvre de la Fondation P2P, et c’est ce qui nous distingue de beaucoup d’autres qui reconnaissent le p2p sans reconnaître sa centralité émergente.

Karatani fait un mouvement similaire, en faisant valoir que les modes de production n’expliquent pas adéquatement l’évolution de la société, mais que les modes d’échange le font. Il reconnaît le mode A, pré-capitaliste, les sociétés tribales de pré-classes, le mode B, la règle et de la protection, le mode C, le capitalisme et le mode D un retour à la logique de la réciprocité du mode A, mais qui transcende et inclut des fonctionnalités de tous les précédents modes. Ceci est très proche de notre propre utilisation de la théorie intégrale.

Néanmoins, l’approche de Karatani résout et éclaire un certain nombre de questions. Tout d’abord, il souligne l’erreur de Marx de ne pas voir la différence entre les structures nomades, avec la liberté de se déplacer et sans accumulation de biens, mais avec mise en commun des ressources, et les sociétés tribales claniques, qui utilisent la réciprocité directe organisée, qui lie les gens à leurs sociétés. Ainsi les sociétés nomades sont dans le «pur don» de la mise en commun (à savoir l’actionnariat communal de Fiske), tandis que les sociétés tribales plus grandes et sédentaires utilisent la réciprocité. Dans ce contexte, Fiske permet plus de clarté en distinguant les deux, que leur regroupement en un seul mode simple A. Il y a un grand nombre d’avantages à distinguer plus clairement le mode de production du mode d’échange.

Par exemple, dans la représentation de l’évolution de la coopération, dérivée des travaux d’Edward Haskell, nous insistons sur l’évolution des modes accusatoires (domination de pure classe par le travail forcé), aux modes neutres (les marchés), aux modes synergiques (peer to peer). De toute évidence, en tant que mode de production, le capitalisme est encore un mode de domination de classe pure, basée sur le chantage de vendre son travail à un propriétaire du capital, et d’être dans une position dépendante et subordonnée. Mais quand on regarde le mode d’échange, il est impossible de ne pas reconnaître cette innovation et comment cela modifie profondément la subjectivité des participants, y compris les travailleurs, qui doivent vendre leur propre travail comme une marchandise. Il est beaucoup plus facile d’expliquer à certains publics de gauche sceptiques, qui ne veulent pas entendre quoi que ce soit de positif sur les marchés et le capitalisme, que l’on peut si utilement distinguer les modes d’échange et les modes de production, et la façon dont on en fait la motivation première, ce qui influe sur le comportement de ces derniers. Je pense que c’est une grande avancée théorique de Karatani, que nous pouvons utiliser. Cela nous aide également à faire la même chose pour la production par les pairs elle-même, quels sont ses «modes de production», et quels sont ses modes d’échange ? Bien que j’utilise la théorie de l’allocation de Fiske, je parle surtout de la production par les pairs comme un mode de production, et je crois que nous pouvons repenser cette représentation en différenciant ses divers aspects. Un autre grand point soulevé par Karatani est que le mode D ne se contente pas de revenir en arrière en mode A, mais transcende activement des éléments des trois modes précédents; ceci est crucial, et nous devons systématiser cette idée.

Par exemple,

  • A propos de la condition nomade qui est entièrement sur l’actionnariat communal
  • A propos de l’aspect économie du don des sociétés de clans
  • A propos de l’aspect distribué des structures médiévales

Il est difficile d’ignorer que l’une des caractéristiques essentielles des technologies peer to peer est la «libération des limites du temps et de l’espace», en d’autres termes, elle permet et facilite une existence nomade universelle. Cela ne signifie pas que tout le monde se rendra partout tout le temps, bien sûr, mais qu’un nombre toujours plus grand de personnes ne seront pas lié à leur territoire, qui comprend le territoire dans le sens virtuel, à savoir «organisation», ce qui est maintenant vrai à la fois pour la production immatérielle et matérielle. Comme Karatani relie très précisément la mise en commun des ressources à l’état nomade, cela renforce notre argument initial sur le retour de l’actionnariat communal comme mécanisme de base pour l’allocation. L’actionnariat communal dans la langue de Karatani, est un «don pur», à savoir sans les exigences de réciprocité directes de l’économie du don. Pourtant, avec l’actionnariat communal, nous voyons aussi une forte reprise des pratiques de l’économie de cadeau. Dans une compréhension pluraliste du mode D, cela fait beaucoup plus de sens que dans l’attente d’un simple retour à l’actionnariat communal.

De même, lorsque Douglas Rushkoff fait valoir que la Renaissance qui est issue du Moyen Age, considérait comme un idéal la centralisation de l’Empire romain, et a entrepris de recréer des structures centralisées pour les 400 années suivantes ; mais le fait que la Renaissance numérique regarde et réintroduise beaucoup de pratiques et de formes «distribuées» et « orientées local » des temps médiévaux, fait beaucoup plus sens si nous voyons le mode D comme un mode d’intégration. Plus important encore, il donne une justification supplémentaire à notre modèle triarchique des sociétés civiles organisées autour des communs, des markerspaces coopératifs, et fait fonctionner notre modèle d’Etat partenaire (que nous n’avons pas inventé, mais déduit du renforcement des institutions réelles des communautés p2p partout dans le monde). Si le mode D est intégratif, il donne un argument plus fort pour affirmer que la dynamique du marché et ses avantages ne peuvent pas simplement être refusés et supprimés, mais peuvent être utilisés dans un nouveau contexte. Mutualiser formes basées sur le marché, comme les modèles d’agriculture soutenue par la communauté, décrits et défendus par Silke Helfrich par exemple peut aussi faire beaucoup plus de sens. Mais aussi l’existence continue de l’Etat. Karatani dit que si la trinité Nation-état-capital est si forte, c’est parce que chacun est toujours venu en renfort quand les autres ont été menacés. Il voit le retour du mode D comme la réalisation du rêve de Kant d’une république du monde, le seul modèle qui peut éviter de nouvelles guerres mondiales entre des blocs régionaux luttant pour des ressources rares.

Le P2P montre le rôle clé que les communautés productives trans-locales, trans-nationales, y compris les coalitions entrepreneuriales mondiales éthiques qui émergent, peuvent jouer dans un scénario trans-national, sachant que je ne crois pas personnellement qu’une république simplement inter-nationale peut fonctionner. Face à la force de cette trinité, l’accent tant sur le plan local urbain, qu’au niveau transnational, fait beaucoup de sens en tant que stratégie de transition, puisque les tentatives de changer l’état-nation-capital semblent impossible aujourd’hui. Karatani fait le constat fort, et selon moi réaliste, que les fonctions d’intégration des communautés de la nation ne sont pas susceptibles de disparaître, ni les fonctions de redistribution de l’Etat.

Traduction : Maïa Dereva