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Nuit Debout et les Communs : convergence réussie ou occasion manquée ?

Intervention de Lionel Maurel dans le cadre du Colloque « Vers une République des communs ? »

Né le 31 mars 2016 en opposition à la Loi Travail « et son monde », le mouvement Nuit Debout s’est transformé plusieurs mois durant en une occupation de la Place de la République à Paris, qui a essaimé dans de nombreuses villes de France et au-delà. S’inscrivant dans la filiation des mouvements d’occupation des places initiée avec les Indignés de Madrid et Occupy Wallstreet, les liens entre Nuit Debout et les Communs interrogent.

Les Communs ont en effet joué un rôle notable pendant ou après certains des mouvement sociaux anti-austérité de ces dernières années, que ce soit pendant le Printemps Érable au Québec en 2012, lors de l’occupation de la Place Syntagma en Grèce ou avec les listes politiques issues du 15 M en Espagne qui ont remporté les élections à Madrid et Barcelone. Pour Nuit Debout, ce lien est cependant plus complexe à établir. Alors même qu’un tissu des Communs s’est développé en France et commence à se structurer, on ne trouve que peu de références aux Communs dans les textes qui ont été produit par les militants de Nuit Debout. Les acteurs des Communs n’ont pas réellement produit en tant que tel un discours contre la loi Travail et s’ils ont été assez nombreux à participer à Nuit Debout à titre individuel, on ne peut pas dire que les Communs se soient emparés de ce mouvement collectivement. Pourtant, lorsque l’on regarde le mode de fonctionnement concret de Nuit Debout, notamment au niveau de l’occupation de la Place de la République à Paris, on constate que beaucoup des composantes du mouvement se sont structurées comme des Communs pour faire face aux défis logistiques et organisationnels auxquels elles étaient confrontées. C’est le cas notamment des commissions structurelles de Nuit Debout (Accueil, Sérénité, Cantine, Infirmerie, Logistique, Bibliothèque) qui ont permis au mouvement de tenir dans la durée. Ces groupes ont géré des ressources partagées en se donnant des règles de gouvernance ouverte que l’on peut analyser selon les principes dégagés par Elinor Ostrom. La place est aussi devenue pour beaucoup de populations marginalisées un lieu où venir puiser des ressources, réactivant des pratiques de glanage liées depuis des temps immémoriaux aux Communs. Nuit Debout pose aussi la question de l’appropriation de l’espace public comme un Commun et le mouvement a dû affronter des phénomènes d’enclosure initiés par les pouvoirs publics ou par des des acteurs privés extérieurs. Il a dû aussi lutter contre des tentatives de capture de l’action collective opérées de l’intérieur, visant à confisquer la gouvernance du mouvement ou ses moyens de communication.

Le paradoxe de Nuit Debout est donc le suivant: ses acteurs ont agi au sein de processus qui peuvent être analysés comme des Communs et ils ont dû affronter les menaces qui pèsent traditionnellement sur les Communs. Mais seule une petite partie de ses membres l’ont fait consciemment et le discours des Communs transparaît au final peu dans les productions et revendications du mouvement. Pourtant, les Communs auraient sans doute pu apporter un élément qui a cruellement fait défaut au mouvement. Malgré l’objectif affiché de « convergence des luttes », Nuit Debout a en effet peiné à faire la synthèse entre les multiples revendications qui se sont exprimées en son sein, réfractées et éclatées parmi la multitude des commissions qui le composaient. Parvenant difficilement à dépasser des revendications vagues comme l’opposition au système capitaliste, Nuit Debout n’a pas réussi à articuler un projet alternatif cohérent. Or la pensée des Communs possède de son côté la capacité en embrasser un spectre très large, alliant questions sociales, économiques, environnementales, numériques, urbaines, éducatives et plus encore. Le « liant » théorique et idéologique qui a manqué à Nuit Debout aurait pu être trouvé du côté des Communs. Sachant par ailleurs que plusieurs penseurs des Communs, comme Michel Bauwens par exemple ou le duo Dardot et Laval, développent des discours révolutionnaires envisageant des scénarios de convergence sur la base d’alliances renouvelées entre groupes sociaux.

Y a-t-il eu dès lors convergence réussie ou rendez-vous manqué entre Nuit Debout et les Communs? Comment modifier le discours sur les Communs pour lui donner un impact politique plus explicite et une plus forte capacité de mobilisation lors de mouvements sociaux comme Nuit Debout? Quelles convergences intellectuelles peut-on construire avec certaines figures ayant inspiré ce mouvement (Le comité invisible, Frédéric Lordon, François Ruffin) ? Sur quels groupes sociaux peut-on enfin s’appuyer pour enclencher la « révolution des Communs » que certains appellent de leurs voeux ?

 

Article initialement publié sur le blog de la Coop des Communs sous licence CC BY SA.

Photo : Olivier Ortelpa, Flickr CC BY 2.0

Permaéconomie

Emmanuel Delannoy

Collection « Le monde qui vient »
Editions Wildproject (Octobre 2016)

permaeconomieEncore masquée par le fracas du vieux monde, une révolution économique est en cours. Fondée sur une nouvelle relation au vivant, inspirée de la permaculture, la permaéconomie entretient la richesse de la biosphère, ce socle fondamental de toute prospérité.

Or dans son fonctionnement actuel, notre économie ne semble plus capable de créer la prospérité partagée qu’on est en droit d’attendre d’elle. La confiance n’y est plus. À qui la faute ? S’il y a bien sûr les excès d’un capitalisme « hors sol », financiarisé à outrance, il y a aussi la majorité silencieuse qui laisse faire, dépassée par un système dont les rouages lui échappent.

Chercher à comprendre, c’est déjà désobéir. Entreprendre autrement, produire autrement, consommer autrement, c’est déjà résister. De nouveaux modèles révolutionnaires sont déjà à l’oeuvre : économie circulaire, économie de la fonctionnalité, biomimétisme…

La permaéconomie est le nouveau paradigme qui permet de les mettre en cohérence. Emmanuel Delannoy en présente ici les principes et ses premières réalisations, pour les citoyens, les entrepreneurs, et les décideurs.

Sommaire :

Introduction

I. Tout est là : la prochaine révolution industrielle a déjà commencé

Sortir des sentiers battus
Coopérer plus, coopérer mieux
Innover… dans la manière d’innover
Ressources, précieuses ressources
Une économie qui réinvestit dans le capital naturel
La question de l’emploi

II. La vraie nature des changements en cours
Quand notre histoire rencontre celle du vivant
La révolution industrielle, et ses héritages
Retour aux fondamentaux
Ce que nous dit le vivant sur notre économie
Coopérations et symbioses
Crise, quelle crise ?
L’exaptation, l’accélérateur de transition

III. La permaéconomie, ou l’économie au service de la vie
Une économie circulaire, inspirée par le vivant
Changer d’échelle
De la quête de maîtrise à une nouvelle alliance avec le vivant
Un cadre pour la vision… et l’action
Une chance à saisir

Annexes

En route vers une assemblée européenne des communs : l’unité et la politique autour du paradigme des communs

Le 26 Septembre, un groupe d’organismes sans but lucratif, de fondations et d’autres organisations de la société civile ont  publié conjointement un « Appel à une Assemblée européenne des communs« . Le document rédigé collectivement, qui continue de recueillir les signatures de groupes et d’individus à travers l’Europe, est la déclaration d’intention d’un réseau distribué de «commoners».

L’Assemblée cherche à unir les citoyens par une solidarité trans-locale et trans-européenne pour faire face aux défis actuels de l’Europe, afin de surmonter et relancer le processus politique pour le 21e siècle. Les communs peuvent être compris comme un paradigme de transition qui met l’accent sur la coopération dans la gestion des ressources, des connaissances, des outils et des espaces aussi divers que l’eau, Wikipedia, un crowdfunding, ou un jardin communautaire. Leur appel décrit le « faire en commun » comme :

…des initiatives ascendantes basées sur la coopération en réseau, déjà mises en pratique par des millions de personnes en Europe et dans le monde.
Ces initiatives créent des systèmes autogérés qui répondent à des besoins vitaux. Elles opèrent souvent en dehors de l’économie de marché dominante et des politiques publiques étatiques, tout en expérimentant de nouvelles structures hybrides.

L’Assemblée a émergé en mai via une communauté pilote diversifiée, respectant la parité, de 28 militants et militantes de 15 pays européens, travaillant dans différents domaines des communs. De nouvelles personnes se joignent à l’Assemblée chaque semaine, et la CEA est inclusive et ouverte à l’arrivée d’autres contributeurs, de sorte qu’un large mouvement européen résilient puisse émerger. Elle cherche à donner de la visibilité aux actes de mise en commun par les citoyens pour les citoyens, tout en favorisant l’interaction avec les politiques et les institutions aux niveaux national et européen.

La partie d’un mouvement plus large

L’adoption rapide des communs comme vision du monde holistique, alternative, durable et sociale est en partie l’expression d’un malaise avec le système économique actuel, injuste et démocratiquement carencé. Le mouvement des communs a explosé ces dernières années, suite à l’attribution du prix Nobel d’économie à Elinor Ostrom en 2009 pour son travail sur la gestion des ressources communes. Il a également vu la rencontre avec d’autres mouvements, comme la solidarité et l’économie du partage, les mouvements sociaux, la décroissance et la production pair à pair.

Michel Bauwens, membre de la CEA et figure de premier plan du mouvement peer-to-peer, explique :

Partout dans le monde, un nouveau mouvement social émerge, qui remet en cause les l’économie politique «extractive» dominante et qui co-construit les germes d’une société durable et solidaire. Commoners obtenez également une voix, par exemple, par les assemblées des communs qui émergent dans les villes françaises et ailleurs. Le temps est venu pour un renouvellement du monde politique, à travers une Assemblée européenne des communs.

L’appel comprend une invitation ouverte à Bruxelles du 15 au 17 Novembre 2016 pour trois jours d’activités et de réflexion partagées sur la façon de protéger et de promouvoir les  communs. Elle comprendra une session officielle au Parlement européen, organisée par l’Intergroupe sur les biens communs et services publics, le 16 Novembre (capacité limitée).

Vous pouvez lire et signer le texte intégral de l’appel, disponible en anglais, en français, en espagnol, et bientôt d’autres langues européennes, sur le site Web de la CEA. Il y a une option pour signer en tant qu’individu ou organisation.

Pour plus d’informations, visitez le site http://europeancommonsassembly.eu/ ou suivez le compte Twitter @CommonsAssembly pour des nouvelles régulières.

Contact Media : Nicole Leonard contact@europeancommonsassembly.eu

Article original en anglais

 

Photo : Till Gentzsch European Alternatives

Du peer-to-peer au salaire à vie : rencontre entre Bernard Friot et Michel Bauwens

Entre Peer to peer et salaire à vie, quelles convergences possibles pour un nouveau paradigme économique?

De la réappropriation de nos communs comme la caisse de sécurité sociale à l’autogestion de caisses de salaires et d’investissement par territoire en passant par la redéfinition du travail au sein des collectifs de production et l’absence de propriété lucrative qu’elle soit intellectuelle ou matérielle, des ponts existent entre ces 2 mondes que sont le peer to peer et le salaire à vie, et qui s’adressent souvent à des classes sociales différentes.

Quand deux écosystèmes révolutionnaires émanant de paradigmes de l’utopie concrète se rencontrent : quel champs des possibles ? La révolution numérique et les mutations qu’elle engendre notamment en terme de modèle de production et nouveau travailleur, est-elle compatible avec le salaire à vie ?

Ce sont toutes ces questions qui ont été abordées lors de cette rencontre entre ces 2 grands théoriciens. La rencontre (visible dans la vidéo ci-dessus) a permis de souligner les convergences possibles entre les deux modèles au cours d’un échange chaleureux.

Cette séquence libre et ouverte s’est appuyée plus particulièrement sur deux de leurs ouvrages respectifs : « Emanciper le travail » et « Sauver le monde – Vers une économie post-capitaliste avec le peer-to-peer« .

Informations pratiques :

Lundi 26 septembre de 19:30 à 22:00
Le Lieu-Dit
6 Rue Sorbier, 75020 Paris
Entrée libre, consommations sur place
Evénement Facebook

La Coop des Communs : Construire des alliances entre Economie sociale et Communs

coopdescommuns-logoLa Coop des Communs réunit des activistes du monde des communs, des militants, des chercheurs, des entrepreneurs de l’économie sociale et solidaire (ESS) ainsi que des acteurs publics. Nous voulons contribuer à la construction d’un écosystème favorable à l’éclosion de communs co-construits avec l’ESS ainsi que les pouvoirs publics intéressés.

La Coop des Communs croit à la légitimité et la pertinence des formes de solidarité, de réciprocité, de propriété et de gouvernance collectives « en communs » pour répondre aux défis des transformations technologiques, démographiques, écologiques, dans le monde du travail et dans la mondialisation.

Alliés, Communs et ESS peuvent former, non des solutions résiduelles, mais de véritables piliers d’un développement soutenable dans une vision plurielle de l’économie.

La Coop des Communs est une association de personnes physiques, soutenue par des personnes morales engagées. Elle développe des alliances concrètes entre ESS et communs pour :

  • alimenter la recherche et les échanges sur les domaines dans lesquels les communs peuvent et doivent se déployer, et sur les modalités le permettant,
  • promouvoir des laboratoires citoyens et économiques dans des domaines comme l’économie collaborative, la santé, l’éducation, la transition énergétique, le domaine foncier, la ville, la finance,
  • montrer qu’on peut utiliser des logiques de communs pour fournir des services d’intérêt général sur une base démocratique et élargir les choix dans les partenariats publics/privés/communs.

Pour cela, La Coop des Communs impulse ou déploie :

  • des travaux d’étude et de recherche donnant lieu à publication,
  • des recherches-actions avec la construction de projets concrets avec les acteurs,
  • des séminaires ou conférences,
  • des formations, des bases de ressources documentaires pour documenter les pratiques.

Elle construit des propositions pour les politiques publiques.

Son action est ancrée dans le cadre français. Elle échange beaucoup avec les pratiques équivalentes dans d’autres pays et contribue à l’émergence de propositions à l’échelle mondiale.

La Coop des communs a été créée à l’initiative de Nicole Alix, Jean-Louis Bancel, Benjamin Coriat et Frédéric Sultan. Elle est ouverte à tous ceux qui sont persuadés que les alliances entre communs et ESS vont favoriser le développement d’une économie fondée sur la réciprocité.

La Coop des Communs se veut un centre de ressources pour tous ses membres, en souhaitant que ceux-ci puissent puiser dans l’association des idées et des moyens pour développer des projets, qui pourraient en quelque sorte être « incubés » dans La Coop. Vous pouvez y adhérer et contribuer aux travaux.

La Coop des Communs anime et modère une liste mail ESS-Communs. Celle-ci permet le débat sur l’actualité de l’ESS et des communs. Elle se fait l’écho des travaux de l’association.  Pour faire partie de la liste ESS-Communs, merci d’adresser un mail à contact@coopdescommuns.org

ÉVÉNEMENT
L’Assemblée Générale de lancement de l’association aura lieu le 8 novembre prochain à partir de 16h30 à la MGEN,

3 square Max Hymans – Paris 15ème.

Salle Atlantique

Communs et ESS peuvent-ils faire système ?

Les communs vont-ils soulever le monde ?

Un article de Pierre Thomé publié sur son blog.

Des chercheurs en sciences humaines font remarquer que les périodes de grande incertitude, d’insécurité – et à l’évidence nous sommes dans une telle période – peuvent générer un recours intensif à l’hédonisme, ou à une demande accrue de politique autoritaire, voire tyrannique, hédonisme et pouvoir autoritaire pouvant d’ailleurs très bien être associés. Les grands médias en parlent abondamment, mais oublient le plus souvent l’existence d’une troisième voie, celle de la créativité sociale, dont nous regardons avec beaucoup de curiosité et d’intérêt les nombreuses réalisations. Toutefois, celles-ci conduisent-elles à un monde plus serein, paisible, équitable, pour ne pas dire enchanteur, en pensant que nécessairement “Demain il fera beau”[1] ? Rien n’est moins sûr… En effet, si ces “révolutions tranquilles”[2] démontrent empiriquement l’existence d’autres possibles dans de nombreux domaines dont ceux de la propriété foncière, de l’alimentation…, elles n’ont pas encore vraiment pu ou su suffisamment conceptualiser un récit politique mobilisateur et compréhensible par un large public. À l’évidence passer du local au global est complexe et la transition dont on parle beaucoup, gagnerait à être plus précise sur “le vers quoi” on veut aller. Ainsi, nous nous retrouvons dans une situation on ne peut plus paradoxale…

Bernard Stiegler : la disruption rend fou

Vidéo extraite de l’article d’Ariel Kyrou sur http://www.culturemobile.net/

Quand Stiegler pointe l’étrange concordance d’objectifs de la bible de Daech et du manifeste des «néo barbares»

Mais au-delà de l’usage des réseaux sociaux, de Facebook à l’application de messagerie cryptée Telegram, quel rapport y a-t-il entre ce terrorisme et notre nouveau monde numérique ? C’est sur cette question que Bernard Stiegler suscite la polémique, lancée pour l’essentiel par ceux qui n’ont lu de lui qu’une interview ici ou là, et qui ne veulent surtout pas vraiment le lire. En y prenant le temps.

Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? opère en effet un parallèle provocateur entre deux «bibles» : celle de Daech, datée d’une douzaine d’années, L’Administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique à franchir par l’Oumma, véritable programme de la guerre à mener contre l’Occident ; et celle de l’incubateur de startup et groupe plus ou moins structuré de défenseurs de l’innovation technologique à tous crins The Family, qui fête bientôt son deuxième anniversaire. Stiegler ne place évidemment pas sur un même plan les actes, odieux et réellement meurtriers de Daech, et les projets de l’ordre de la violence métaphorique et sociétale de ceux qui se déclarent eux-mêmes non sans humour des «néo barbares». Mais il montre en revanche la concordance de discours, donc des rêves plus ou moins bien assumés, de l’un et l’autre plaidoyers stratégiques et guerriers, clamant tous deux la nécessité d’utiliser une certaine «sauvagerie» pour mettre à bas ce qu’il subsiste de dinosaures étatiques.

Assemblées des communs et nouvelles formes d’organisation : rencontre le 23 septembre à Paris

Le 23 Septembre a eu lieu à Paris une journée de réflexion sur les Assemblées des communs et les nouvelles formes de réseaux locaux et thématiques de communs.

Depuis le Festival Temps des communs, en octobre 2015, de nouvelles formes d’organisation émergent dans l’espace francophone et plus largement dans le monde, inspirées par l’idée d’assemblée des communs promue par Michel Bauwens et la P2P Foundation. Les différents acteurs engagés dans ces initiatives ont souhaité se réunir pour une journée d’échanges sur les « Assemblées des communs et les réseaux de communs. »

Cette journée fut une occasion de discuter et de documenter différentes pratiques, et d’appréhender la réalité du phénomène « Assemblées des communs » à partir d’expériences partagées par les acteurs engagés dans ces démarches. Nous avons cherché à nourrir une analyse de chacune des initiatives identifiées par les participants et à les mettre en perspective dans le contexte institutionnel français.

De nombreuses questions ont été ouvertes et discutées, telles que la nature de ces initiatives, leur dénominations, les liens qui peuvent être fait avec des initiatives existantes qui ne portent pas le nom d’assemblée des communs, leur dimension géographique ou thématique. Nous avons aussi exploré ce que ces initiatives apportent dans une perspective stratégique pour les communs : comment cela contribue-t-il à la mise en mouvement des communs, des commoners et plus largement à l’engagement des habitants dans la transition ?

Cette journée a été organisée avec le soutien de la P2P Foundation, de l’association VECAM et la Fondation pour le Progrès de l’Homme.

Ecouter l’intervention de Michel Bauwens au cours de cette journée :


(fichier MP3 réalisé par Léa EYNAUD,  sous licence BY-SA)

 

la-chapelle

Voir aussi :

André Gorz, une vie

Willy GIANINAZZI

Editions La découverte (août 2016)

Collection : Hors collection Sciences Humaines

andre-gorzCette première biographie d’André Gorz (1923-2007) retrace le parcours de l’un des penseurs les plus clairvoyants et innovants de la critique du capitalisme contemporain. Marqué par les pensées de Marx, Husserl, Sartre et Illich, Gorz pose la question fondamentale du sens de la vie et du travail. Né Gerhart Hirsch à Vienne, ce « métis inauthentique » étudie en Suisse, avant d’opter pour la France. Penseur existentialiste, autodidacte, il révise constamment ses façons de voir, sans craindre d’explorer de nouveaux territoires théoriques. Anticapitaliste, marxiste d’un type nouveau, il est très proche de l’extrême gauche italienne et incarne l’esprit de 68. Il est aussi l’un des premiers artisans de l’écologie politique et de la décroissance.
Une pensée en mouvement, au service de l’autonomie, du temps libéré, de l’activité créatrice et du bien-vivre. L’intellectuel André Gorz, rédacteur aux Temps modernes, se double du journaliste qui signe ses articles Michel Bosquet dans L’Express avant de participer à la fondation du Nouvel Observateur. Cette biographie d’une figure singulière, à la croisée de la littérature, de la philosophie et du journalisme, est aussi l’occasion de revisiter un demi-siècle de vie intellectuelle et politique, un voyage au cours duquel on croise Sartre et Beauvoir, mais aussi Marcuse, Castro, Cohn-Bendit, Illich, Guattari, Negri et bien d’autres.
Au-delà de ses poignants récits autobiographiques –Le Traître (1958) et Lettre à D. (2006) –, qui témoignent de sa profonde humanité, André Gorz offre une boussole précieuse à tous ceux qui croient qu’un autre monde reste possible.

Lire un extrait…

Commander le livre…

Blockchain, une architecture du contrôle

Source : Vidéo Viméo de Louise Drulhe

Cette vidéo très complète, construite sur un rythme lent, n’aborde pas seulement les questions qui se posent autour du sujet de la blockchain mais les met également en perspective avec internet dans son ensemble, des questions de gouvernance, de politique, en utilisant comme support une analogie visuelle fondée sur la topographie.

Les commentaires permettent de saisir à la fois les aspects techniques de la blockchain et les questions philosophiques et éthiques qui se posent.

Dans les commentaires sur Facebook à propos de cette vidéo, il est également question de IOTA, une technologie qui serait plus efficace que la blockchain…

Voici quelques phrases extraites de la vidéo :

« L’architecture d’un espace a des conséquences, elle a une politique. L’architecture activera ou désactivera les règles. » Lawrence Lessig, conférence 11 décembre 2015 Blockchain Workshop.

C’est le consensus de la masse qui fait autorité. La blockchain incarne l’utopie du contrôle et distribué entre chaque individu. Redistribuant le pouvoir de manière égalitaire.

Le contrôle du bas vers le haut réparti entre chacun des noeuds du réseau entraîne un maillage de l’autorité.

L’autorité distribuée à la masse engendre un motif complexe d’interconnexions et d’interdépendance assurant le pérennité du contrôle au fil du temps.

La maillage du contrôle de la blockchain permet de distribuer l’exécution du pouvoir et favorise l’abolition de l’autorité. Cette idée se rapproche de l’idéologie libertaire.

Le risque serait de voir la blockchain réappropriée par le libéralisme. Comment s’assurer que les logiques libérales ne vont pas recréer des architectures autoritaires faisant glisser la blockchain vers le libertarisme, philosophie politique issue du libéralisme ?

Cette technologie censée affaiblir les intermédiaires pourrait être celle qui les renforcera durablement.

Est-ce que le code peut réellement se substituer à la loi ?

La technologie seule n’a pas de programme.

« Nous construisons nos outils et nos technologies et ensuite ce sont elles qui nous construisent« . Marshall McLuhan

Michel Bauwens, portrait d’un activiste sans frontières

À première vue, le théoricien belge du pair-à-pair a tout de l’intellectuel barbant et abscons. Au microscope, son parcours de pensée se révèle tout sauf ordinaire et irrigue en profondeur les bâtisseurs de la société postcapitaliste, celle qui doit « sauver le monde » de sa perte annoncée. Portrait

Enfant, Michel Bauwens vit en Belgique, dans des conditions insalubres qui lui abîment la santé. Des séjours répétés en sanatorium le séparent très tôt de ses parents. À 17 ans, il milite chez les trotskistes, un peu plus tard, il fréquente des communautés gauchistes, spirituelles, puis néo-reichiennes (Wilhelm Reich était un élève de Freud), puis traverse une première crise existentielle qui l’entraîne dans une quête mystique. Il devient tour à tour templier, rosicrucien (membre de l’ordre ésotérique de la Rose-Croix), franc-maçon, avant de suivre les enseignements d’un gourou indien. Il finit par rentrer dans le rang et fait carrière dans les nouvelles technologies. À 42 ans, deuxième crise, plus profonde. Michel Bauwens se confronte à l’état du monde : « Est-ce que je veux faire partie du problème ou de la solution ? »

Article : Chrystèle Bazin. Illustration : Aline Zalko

Lire la suite sur www.lesinrocks.com

Faire en commun : un paradigme social de transformation

Un article de David Bollier initialement publié sur le site anglophone de la P2P Foundation

On m’invite si souvent à écrire un article qui répondrait effectivement à la question « Pourquoi les communs ? ». Et chaque fois que je me la re-pose, je trouve toujours de nouvelles réponses à cette question. Ma dernière tentative est un essai, « Faire en commun : un paradigme social de transformation« , que j’ai écrit pour le Next System Project dans le cadre de sa série de propositions d’alternatives systémiques.

Pour ceux d’entre vous qui ont suivi les communs depuis un certain temps, le contenu de mon essai sera très familier. Mais je suis également parvenu à quelques prises de conscience sur la langue et les communs, et pourquoi un discours dédié aux communs et aux enclosures est important. Je ne vais pas reproduire l’essai complet – vous pouvez le trouver ici en français en téléchargement pdf ou en anglais sous forme de page web sur le site du Next System Project – mais j’en ai extrait ci-dessous les paragraphes d’introduction, le passage sur le discours des communs, et la conclusion.

Introduction

Pour faire face aux nombreuses et profondes crises de notre temps, nous sommes confrontés à une énigme qui n’a pas de solution simple : comment pouvons-nous imaginer et construire un système radicalement différent en vivant dans les limites d’un système en place qui résiste énergiquement au changement transformationnel ? Notre défi est non seulement d’articuler des alternatives séduisantes, mais aussi d’identifier des stratégies crédibles pour les réaliser.

Je crois que les communs – à la fois comme paradigme, discours, éthique, et ensemble de pratiques sociales – sont très prometteurs pour transcender cette énigme. Plus qu’une philosophie politique ou qu’un programme politique, les communs sont un processus vivant actif. Ils sont moins un nom qu’un verbe, car il s’agit principalement des pratiques sociales du faire en commun – les actes de soutien mutuel, les conflits, la négociation, la communication et l’expérimentation qui sont nécessaires pour créer des systèmes de gestion des ressources partagées. Ce processus rassemble la production (auto-approvisionnement), la gouvernance, la culture et les intérêts personnels en un seul système intégré.

Cet essai propose un aperçu rapide des communs, du faire en commun, et de leur grand potentiel pour aider à construire une nouvelle société. J’expliquerai la théorie du changement qui anime de nombreux commoneurs, surtout lorsqu’ils tentent d’apprivoiser les marchés capitalistes, de devenir les intendants des systèmes naturels, et qu’ils mutualisent les avantages des ressources partagées. Les pages suivantes décrivent une critique de l’économie et de la politique néo-libérales basée sur les communs, une vision de la façon dont les communs peuvent permettre une société humaine écologiquement plus durable, les principaux changements économiques et politiques que cherchent les commoneurs, et les principaux moyens de les atteindre.

Finalement, j’envisagerai quelque uns des effets qu’’une société centrée sur les communs pourrait avoir sur l’alliance marché/état qui constitue actuellement « le système ». Comment un monde approvisionné et gouverné par les communs changerait-il la politique ? Comment pourrait-il répondre aux pathologies interconnectées d’une croissance économique implacable, de la concentration du pouvoir des entreprises, du consumérisme, d’une dette insoutenable et d’une destruction écologique en cascade ?

Pourquoi le discours des communs est important

J’ai passé en revue l’histoire moderne du discours des communs parce qu’il nous aide à comprendre la « théorie du changement » que le mouvement des communs cherche à adopter. La langue des communs est, d’abord, un instrument de réorientation de la perception et de la compréhension des gens. Elle aide à nommer et éclairer les réalités des enclosures du marché et la valeur du faire en commun. Sans le langage des communs, ces deux réalités sociales restent culturellement invisibles, ou du moins marginalisées, et donc politiquement sans conséquence.

Le discours des communs fournit un moyen de faire des revendications morales et politiques que le discours politique classique préfère ignorer ou supprimer. Utiliser les concepts et la logique des communs contribue à faire naître une nouvelle cohorte de commoneurs qui peuvent reconnaître leurs affinités mutuelles et leur agenda partagé. Ils peuvent plus facilement faire valoir leurs propres valeurs et priorités souveraines en termes systémiques. Plus qu’une finesse intellectuelle, le récit philosophique cohérent des communs contribue à empêcher le capital de jouer d’un intérêt contre un autre : nature versus travail, les consommateurs versus le travail, les consommateurs versus la communauté. Grâce au langage et aux expériences de pratiques en commun, les gens peuvent commencer à se déplacer au-delà des rôles sociaux restrictifs de « travailleur » et « consommateur », et vivre une vie plus intégrée en tant qu’êtres humains à part entière. Au lieu de succomber à la tactique du diviser pour mieux régner que le capital déploie pour neutraliser les demandes de changement, le langage des communs fournit une vision holistique qui aide les diverses victimes d’abus du marché à reconnaitre leur victimisation commune, développer un nouveau récit, cultiver de nouveaux liens de solidarité et – on peut l’espérer – construire une constellation d’alternatives de travail mues par une logique différente.

Le potentiel du discours des communs pour un changement effectif ne doit pas être sous-estimé. Il suffit de voir le sinistrement brillant contre-exemple du discours analytique coûts-bénéfices, que l’industrie américaine a réussi à faire passer comme la méthode par défaut pour la santé, la réglementation environnementale, et la sécurité dans les années 1980. Cette tactique a neutralisé un ensemble de politiques sociales, éthiques et environnementales en greffant sur elles la langue de l’économie de marché et la quantification. Le discours éclipse efficacement de nombreux éléments du droit statutaire et a changé la perception globale de la réglementation. Je vois le discours des communs comme une sorte d’intervention épistémologique similaire : une façon systémique de récupérer les valeurs sociales, écologiques et éthiques de la gestion de notre richesse commune.

Conclusion

Parce que le mouvement des communs est une pulsation, un réseau vivant de commoneurs à travers le monde, il est difficile d’énoncer un plan clair ou de prédire l’avenir. Le futur paradigme ne peut se produire que par le biais d’une co-création évolutive. Pourtant, nous pouvons déjà voir la puissance expansive de l’autoréplication de l’idée de communs dans la mesure où des groupes très divers se l’approprient : les commoneurs francophones de huit pays, qui ont accueilli un festival des communs de deux semaines en octobre 2015, avec plus de 300 événements; militants urbains qui ont re-conceptualisé la « ville comme un commun » ; les Croates qui défendent leurs espaces publics et des terres côtières contre les enclosures ; les Grecs qui développent un « imaginaire méditerranéen » des communs pour lutter contre les politiques économiques néolibérales ; les peuples autochtones qui défendent leurs traditions ethnobotaniques et bioculturelles ; les militants numériques qui se mobilisent pour concevoir de nouvelles formes de « coopérativisme de plateforme » ; etc. Le langage et un cadre communs contribuent à développer de nouvelles synergies et des solidarités inattendues.

En tant que métadiscours qui a des principes de base, mais des frontières poreuses, les communs ont la capacité de parler à la fois aux mondes de la politique, de la gouvernance, de l’économie et de la culture. Il importe de noter qu’ils peuvent aussi parler de l’aliénation associée à la modernité, et des penchants naturels des populations pour les liens humains et le sens, choses que ni l’État ni le marché, tels qu’ils sont constitués actuellement, ne peuvent faire. Le paradigme des communs offre une critique philosophique profonde de l’économie néolibérale, avec des centaines d’exemples de fonctionnement qui sont de plus en plus convergents. Mais en tant qu’approche orientée vers l’action pour le changement du système, tout dépendra de l’énergie continue et de l’imagination des commoneurs, et des commoneurs potentiels, pour développer ce système de vie en réseau à l’échelle mondiale.

Le « Comité Invisible » anonyme en France a observé qu’« Une insurrection n’est pas comme l’extension d’une peste ou d’un feu de forêt — un processus linéaire, qui s’étendrait de proche à proche, à partir d’une étincelle initiale. C’est plutôt quelque chose qui prend corps comme une musique, et dont les foyers, même dispersés dans le temps et dans l’espace, parviennent à imposer le rythme de leur vibration propre ». Cela décrit l’odyssée en cours du mouvement des communs, dont les rythmes produisent beaucoup de résonance.

Article de David traduit par Maïa Dereva

Télécharger l’essai complet en français (PDF)

Version originale en anglais sur le site de The Next System Project

 

Et si on réinventait le modèle économique des appels à projets ?

Article initialement publié sur le blog wedogood.co sous Licence CC BY SA 3.0

Après avoir été nous-mêmes candidats à plusieurs appels à projets, nous nous sommes rendus compte que bien souvent leurs formats se ressemblent et… très souvent, le fonctionnement des appels à projets nous pousse à nous mettre en concurrence les uns avec les autres en tant que projets innovants, porteurs de changements. Dans l’économie naissante qu’est la notre, de l’impact positif, de la diffusion des nombreuses solutions créatives en émergence, de la collaboration, nous n’avons pas été tout à fait satisfaits de ce système.

Et chez WE DO GOOD, chercher l’innovation, la collaboration là où elle n’est pas encore née, ça nous passionne !

Alors voilà, on s’est penché sur le sujet : Comment créer un appel à projets qui crée de la solidarité, de la coopération entre les projets ? Où les candidats gagnent à tous les coups, avec des prix vraiment utiles et adaptés ? Où le fonds d’amorçage ne provient pas d’acteurs n’agissant pas (encore) pour une économie positive ?

Et enfin comment faire tout cela sans écarter le fait d’impliquer les citoyens à la réussite des lauréats… et ce sur le long terme ?

Alors, en interne et avec d’autres acteurs comme Zero Waste France (acteur clé d’une thématique que nous avions envie d’explorer), nous avons créé un appel à projets d’un nouveau genre : plus agile, plus collaboratif !

Ce mois-ci, le premier Challenge Zéro Déchet est donc lancé ! Voici ce qui le différencie, ses spécificités, comment nous avons choisis de répondre aux enjeux que nous avions perçu concernant les appels à projets.

1er atypisme : tous gagnants

La 1ère innovation de ce challenge c’est de faire en sorte que tous les projets soient “gagnants”. Comment ?

  • Chaque candidat bénéficiera au moins de visibilité et d’une implication financière,soit en devenant investisseur dans le projet lauréat du prix financier, soit en bénéficiant de ce prix (voir le 2ème atypisme pour plus de détails).
  • Nous laissons l’opportunité aux candidats de choisir les prix qui leur correspondent le mieux. Le but est de contribuer au développement des projets, là où ils en ont vraiment besoin et non pas “d’imposer” un prix. Chaque projet choisit donc le type de prix dont il a besoin entre accompagnement, financement et visibilité. De plus, les candidats peuvent sélectionner différents types de prix si leurs besoins sont multiples.

2ème atypisme : un prix financier contributif

Il faut bien le dire, un des leviers clefs pour les porteurs de projets c’est bien les fonds qui leur permettent de se lancer, de se déployer. Alors le prix financier est apparu dès le départ comme un enjeu important à traiter.

L’innovation financière de ce challenge réside donc dans la constitution du prix financier. Le prix financier est constitué de la somme des participations remises à l’inscription par chacun des candidats. Il s’agit d’un montant accessible à tous (50 € par candidature) mais qui, mis bout à bout, peut devenir un réel levier pour les lauréats. Ainsi, plus il y a de candidats, plus le prix financier est important ! Les entrepreneurs/ses sont ainsi incité(e)s à ce qu’il y ait le plus possible de leurs amis-projets dans la boucle. Cela peut faire “peur” à certains, car on pourrait se dire que plus il y a de projets, plus il y a de concurrents, mais ici ce n’est pas la logique.

D’une part, plus il y a de candidats, plus le prix financier sera important. Cela permettra de contribuer significativement au développement d’un projet ayant un réel impact en termes de réduction des déchets. Chaque nouveau candidat a donc intérêt à en motiver d’autres. D’autre part, concernant le risque de “concurrence” : soit mon besoin est clair et le prix adapté à mon besoin, alors je risque assez peu, soit ce n’est pas le cas, et je gagnerai quelque chose d’une autre façon. Comment ?

Avec cette première cagnotte constituée par les participations à l’inscription, l’idée est de pouvoir impliquer chacun des candidats dans la réussite du projet lauréat du prix financier. La clé de cette implication : les royalties ! Le prix financier n’est pas un don mais un investissement d’amorçage dans une future campagne de financement participatif sur WEDOGOOD.co. Ainsi, chaque candidat devient investisseur et directement impliqué à la réussite du projet lauréat. Il n’y a alors plus de perdant, chaque projet recevra ensuite les royalties du lauréat.

Et oui, car pourquoi s’arrêter à une cagnotte en don alors qu’on peut en faire un levier pour une implication plus large des différentes parties prenantes, ainsi que de la société civile !

Avec cette campagne, c’est l’occasion pour le lauréat de travailler sur sa communication, de mobiliser ses futurs clients ou usagers, de toucher le grand public et de l’impliquer dans le projet. Un vrai challenge pour mettre toutes les chances de réussite de son côté pour la suite ! Par ailleurs, il ne sera pas seul dans ce challenge car tous les candidats et partenaires seront déjà impliqués. Une chance d’autant plus grande pour faire une belle levée de fonds.

En somme : une véritable expérimentation collaborative

Le collaboratif et le contributif sont les clés de cette expérimentation ! Plus de quinze partenaires se sont engagés dans le Challenge Zéro Déchet, en offrant de nombreux prix pour le développement des futurs projets lauréats. Chacun participera à le sélection finale en choisissant les projets qu’il souhaite récompenser et avec qui ils souhaitent collaborer.

Alors, qui est prêt à jouer le jeu de la coopération ?

#PourUneSociétéZeroDechet #PourUneEconomieCollaborative

Découvrir le challenge Zéro Déchet

Pensez-y : la réussite de ce Challenge nous permettra de démontrer la pertinence de ce nouveau type d’appels à projets : plus agile, plus collaboratif… et peut-être de réitérer par la suite ?! Alors si vous aussi vous voulez collaborer et agir pour une société #ZeroDechet : partagez, relayez l’information autour de vous, le Challenge Zéro Déchet est lancé !

Article initialement publié sur le blog wedogood.co sous Licence CC BY SA 3.0

Refonder la légitimité. Vers l’aethogénèse

Un article de  initialement publié sur le site « la Revue du Cube« .
Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

TRADUCTION DE LA CONFÉRENCE PRONONCÉE LORS DE :
« Consciousness Reframed – The Matter of the Immaterial »  / Art & consciousness in the post-biological era / The 18th International Research Conference In The Planetary Collegium’s Series / Shanghai, November 20-22, 2015. English version : noemalab.eu / À paraître en anglais et en chinois dans un numéro spécial de la revue : Technoetic Arts Journal, 2016.


Je ne dirai pas un mot sur la première singularité de l’Univers (le supposé Big Bang). Je ne dirai pas grand chose non plus de la seconde Singularité qui a eu lieu sur la terre et probablement aussi sur beaucoup d’autres planètes : l’explosion de codes appelée « abiogénèse » qui désigne la transition « d’un monde sans biologie vers un monde avec biologie ». La plupart des espèces qui ont émergé au cours de l’abiogénèse ont disparu ou muté, tandis qu’un petit nombre ont proliféré jusqu’à nos jours.

Je m’intéresserai surtout à la troisième Singularité : l’origine du langage humain, et surtout à ce qui pourrait conduire à la quatrième, conséquence de l’émergence possible de deux classes d’espèces vivantes artificielles : les Intelligences Artificielles Générales1)Artificial General Intelligence – AGI et les Multiplexeurs de l’Esprit2)Mindplex(es), selon l’expression de Ben Goertzel (Yudkowsky & Goertzel 2003).

L’origine politique du langage

L’anthropologue évolutionnaire Cadell Last a nommé récemment « atechnogénèse » le passage « d’un monde sans technologie à un monde avec technologie » (Last 2015). Nous vivons ce passage sur la planète Terre et il s’est sans doute produit ailleurs aussi. Selon lui, l’atechnogénèse conduirait à la naissance d’une forme de vie technologique à l’échelle cosmologique.
A la suite de Claude Lévi-Strauss et de André Leroi-Gourhan, nous pouvons facilement imaginer que l’atechnogénèse sur notre planète remonte à l’émergence du genre Homo lui-même, c’est-à-dire, à l’émergence d’un proto-langage chez certains hominidés conjointement à leur invention des premiers outils. Le chercheur en Sciences Cognitives Jean-Louis Dessalles précise ce lien entre langage et technologies : il avance des arguments solides qui suggèrent que l’invention des armes a constitué La Singularité qui a déclenché l’explosion de nos codes symboliques (Dessalles 2014).

Selon sa théorie, l’arme dans sa version la plus préhistorique aurait brutalement rendu obsolète l’ordre social fondé sur la domination physique. Pour la première fois, les armes auraient permis aux hominidés de tuer à moindre risque, non seulement les bêtes sauvages, mais surtout leurs pairs dominants.

« Dès lors que pour une raison quelconque, le meurtre est devenu facile chez nos ancêtres hominidés, le droit absolu du plus fort est instantanément devenu obsolète. »

La crise politique induit par cette menace armée des dominés envers les dominants aurait fait peser une pression énorme sur notre espèce, au point de devenir un facteur de la Sélection Naturelle. Les individus dont le comportement pouvait contribuer à la survie collective auraient été privilégiés, à savoir ceux qui étaient capables d’identifier les signes inattendus de danger pour la tribu, et de les communiquer à leurs pairs, par un geste de la main, un son, puis plus tard par un langage de plus en plus articulé.

Comme analysé par Dessalles, le langage aurait été la Stratégie Evolutivement Stable3)Stratégie évolutivement stable – SES nous ayant permis d’échapper à la crise politique déclenchée par l’invention des armes. Le langage aurait renversé la force brute pour devenir notre principale activité ainsi que le moteur de notre organisation sociale.

La quatrième Singularité ?

Si les armes ont joué le rôle de facteur déclenchant dans l’apparition de notre langage, ces deux éléments ont continué à évoluer conjointement au point de devenir presque inséparables. Nous vivons maintenant dans leur enchevêtrement complexe. Plus raffinée encore que les armes militaires, je crois que la mère de toutes les armes relève du langage lui-même. Elle est invisible, immatérielle et essentiellement d’ordre logique. Il s’agit de la monnaie.

Alors que les armes primordiales auraient permis aux dominés de menacer les dominants, l’arme monétaire est au contraire placée essentiellement entre les mains des dominants (qui ne doivent pas être confondus avec les élites, on le verra). La monnaie n’est pas seulement un code d’interaction sociale favorisant une classe au détriment d’une autre ; en tant que moteur du développement technologique, elle est devenue depuis peu un instrument de domination totale. En effet, le capital – traditionnellement considéré comme l’accumulation des stocks et des moyens de production – s’est récemment dématérialisé sous la forme de valeurs économiques et symboliques complexes, activées par des robots et des intelligences artificielles qui travaillent pour un nombre toujours plus réduit de personnes, à savoir la classe « vectorielle » : celle qui possède les vecteurs de nos interactions (Wark 2004). Entre ses mains, l’arme monétaire est à la fois l’objectif et l’instrument d’une cyberguerre systémique globale.

Qui n’a pas encore remarqué que cette concentration exponentielle laisse autour d’elle de vastes zones désertiques, où la monnaie comme les autres valeurs économiques et symboliques sont maintenues sous perfusion dans le meilleur des cas ? Le code monétaire, basé sur la création de la monnaie par la dette (Graeber 2013), apparaît donc de plus en plus comme un système d’exploitation carnivore qui conduit inévitablement à la destruction. Tout se passe comme si son emballement permettait à une sorte de système quasi vivant d’exercer une prédation systémique sur notre espèce. En d’autres termes, l’arme monétaire peut tuer aveuglément et en toute sécurité nos semblables humains (ainsi que les animaux), quelles que soient leurs aptitudes sociales ou intellectuelles, au point que l’ordre ancien basé sur le langage semble être devenu obsolète.

Ainsi, notre espèce parait être soumise à un nouveau stress politique, semblable à celui qui a conduit à l’invention du langage, mais en sens inverse (dominants > dominés). Que représente donc un phénomène d’une telle amplitude, si ce n’est l’annonce d’une nouvelle Singularité ?

De nombreux chercheurs pensent que la crise économique qui concentre toutes les autres crises, conduit tout droit à une Singularité. Certains envisagent une reconstruction ex-nihilo du système sur la base d’un processus de création monétaire fondé sur l’humain (Laborde 2010). D’autres imaginent se passer de monnaie en mettant en relation l’offre et la demande par d’autres moyens (Heylighen, 2015). On ne compte plus les propositions de Modèles de Monnaies Alternatives4)Alternative Currency Model – ACM : Bitcoin, Ethereum, MaidSafe, Bitnation, OpenUDC, Ucoin, Bitproof, les hypothétiques monnaies de Facebook ou de Google, etc. qui constituent autant de germes d’ordres monétaires possibles. Certains pourraient être salutaires, mais d’autres pourraient aussi opérer une domination pire encore que le système actuel.

Si ces modèles monétaires sont de nouvelles armes, elles devraient être contrôlées a priori dans une certaine perspective. Mais dans la pratique, les Organisations Autonomes Distribuées5)Distributed Autonomous Organization – DAO fondées sur ces modèles monétaires poussent partout comme des générations spontanées d’espèces vivantes artificielles dans une sorte d’écologie de transition. Ces espèces sont en concurrence les unes avec les autres, étant donné qu’elles essaient toutes de proliférer sur le même champ de nos relations économiques. Nous savons qu’elles vont se combiner, muter ou disparaître jusqu’à ce qu’un nouvel écosystème revitalisé émerge.

Parmi les différents scénarios que j’explorerai dans la dernière partie de cet article, se cache la voie de notre Stratégie évolutivement Stable. Comment la détecter ? La sélectionner et la construire? Je soutiendrai que tout est une question de légitimité.

Les Perspectives Anoptiques comme modèle de conscience cognitive

Pour nous aider, nous pouvons tenter d’observer un fait passé relativement inaperçu depuis le début de la révolution industrielle, en particulier depuis l’émergence des télécommunications ; à savoir l’émergence de deux perspectives invisibles structurant la topologie des réseaux. Comme ces perspectives sont invisibles, je propose de les appeler Perspectives Anoptiques (c’est à dire non optique) par analogie à la Perspective Optique de la Renaissance (Auber, 2001).

Filippo Brunelleschi (1377-1315 Avril, 1446) était un ingénieur italien et un personnage clé dans le domaine de l’architecture. Il est célèbre pour son expérience dite de « la tavoletta » illustrant pour la première fois autour de 1413 la géométrie de la Perspective Optique.

Filippo Brunelleschi (1377-1315 Avril, 1446) était un ingénieur italien et un personnage clé dans le domaine de l’architecture.
Il est célèbre pour son expérience dite de « la tavoletta » illustrant pour la première fois autour de 1413 la géométrie de la Perspective Optique.

Tout comme l’expérience de Brunelleschi a montré les principes de construction de la Perspective Optique au début de la Renaissance, l’observation et la pratique d’une expérience d’art en réseau très simple, appelée le Générateur poïétique6)Poietic Generator, peut nous laisser deviner les principes des Perspectives Anoptiques.

Le Générateur poïétique. 1) Première projection urbaine. Bruxelles 2013, 2) Maquette pour une performance collective, Shanghai Institute of Visual Art, 2015.

Le Générateur poïétique. 1) Première projection urbaine. Bruxelles 2013, 2) Maquette pour une performance collective, Shanghai Institute of Visual Art, 2015.

Le Générateur poïétique permet à un grand nombre de personnes d’interagir collectivement en temps réel en réseau. L’expérience peut fonctionner soit sur un réseau centralisé, soit sur un réseau distribué pair-à-pair. Dans les deux cas, le Générateur poïétique crée apparemment le même type d’interaction humaine : une boucle de rétroaction entre les individus et le groupe produit l’émergence de formes imprévisibles qui peuvent être vues et interprétées par tous, et sur lesquelles chacun peut agir.

Le Générateur poïétique peut être considéré comme un modèle générique de multiples systèmes complexes tels que les marchés financiers, les réseaux de type écologique, urbain, informationnel, etc. dans lesquels chacun est impliqué quotidiennement. Mais contrairement à ces réseaux « réels », souvent opaques quant à leurs règles et leurs infrastructures, le Générateur poïétique, lui, est parfaitement transparent : tout y est connu ou connaissable, en particulier le fait qu’il fonctionne de manière centralisée ou bien distribuée. En effet, les réseaux qui déterminent l’ensemble des valeurs économiques et symboliques, peuvent fonctionner selon ces deux architectures. Si dans la plupart des cas, c’est l’architecture centrée qui s’est imposée, c’est pour des raisons que la suite laisse deviner.

Dans le cas d’une architecture de réseau centré, on peut parler d’une Perspective Temporelle (PT). En effet, le centre est le lieu physique où le temps subjectif du réseau émerge à chaque instant via l’interaction entre ses membres. On peut voir ce lieu physique comme un « Point de fuite temporel ». Il peut s’agir, par exemple, d’un serveur.

point-de-fuite

Dans le cas d’une architecture distribuée pair-à-pair, on peut parler d’une Perspective numérique (PN) car c’est un code numérique arbitraire qui garantit l’émergence du temps subjectif du réseau en chacun de ses nœuds. On peut voir ce code comme un « code de fuite ». Il peut s’agir, par exemple, d’une adresse IP de groupe, d’un hashtag, d’un blockchain, et si l’on se place dans le cadre d’un réseau biologique, d’une molécule, d’une séquence d’ADN, etc.

Ces deux nouvelles Perspectives Anoptiques (PT et PN) dévoilées par le Générateur poïétique, partagent de nombreux attributs topologiques et symboliques avec la Perspective Optique.

En particulier, dans les deux architectures de réseau, le point/code de fuite est le symbole de l’infini et de l’inconnaissable. En effet, même si ceux-ci sont parfaitement localisés et définis (le serveur est quelque part, le code source du réseau est accessible et lisible par tous), l’émergence de l’image globale et les phénomènes qui s’y déroulent restent parfaitement imprévisibles.

Le point/code de fuite est également l’homologue d’un certain point de vue, analogue à l’œil du peintre dans la Perspective Optique. Ce point de vue définit l’ensemble des règles du réseau. Dans le cas de l’expérience du Générateur poïétique, il s’agit tout simplement de mon propre point de vue.

Enfin, de la même façon que la Perspective Optique s’appuie sur des règles de construction géométriques, les Perspectives Anoptiques, quant à elles, sont construites sur des principes cognitifs. À cet égard, il est possible de définir des critères de légitimité pour la construction des Perspectives Anoptiques, tout comme les peintres et les architectes de la Renaissance ont défini les règles qui permettent de construire une Perspective Optique légitime.

La légitimité des Perspectives Anoptiques peut être observée dans les conditions qui déterminent la boucle de rétroaction entre les agents locaux et l’émergence globale. En première approximation, on peut considérer que, si la boucle de rétroaction est soigneusement réalisée sans aucune manipulation externe ; c’est à dire si chaque agent du réseau peut observer sa propre action parmi celles de tous les autres, alors il est possible de prétendre que la Perspective Anoptique obtenue est légitime. Dans ce cas, on peut observer cette légitimité dans les patterns qui émergent du point/code de fuite : le réseau global, tel un pur organisme vivant, se comporte alors comme un système autopoïétique doué d’une clôture opérationnelle (Maturana et Varela 1992).

Au contraire, la légitimité de la Perspective Anoptique n’est pas atteinte dans le cas où certaines manipulations externes cassent ou perturbent la boucle de rétroaction en injectant des données étrangères, ou bien en modifiant, cachant ou retenant certaines actions des agents. Dans ce cas, nous pouvons dire que les agents sont «aliénés» (au sens cybernétique défini par Heinz von Foerster) ; c’est-à-dire que ceux-ci ne peuvent observer ou reconnaître leur propre trace dans le tout. On peut observer les marques de ces manipulations dans les patterns émergeant du système, bien que cela reste difficile parce que le réseau se comporte “comme” un organisme vivant; c’est à dire un organisme quasi-vivant qui imite la vie selon un certain modèle de la vie injecté par le ou les auteur(s) de la manipulation, consciemment ou inconsciemment.

Ces manipulations des boucles de rétroaction sont appelées par mon amie Florence Meichel : « Noloop7)Meichel F. Noloops ». Elle trouve des noloops dans tous les recoins de l’activité humaine (dans l’industrie, les médias, la finance, la politique, les religions, les sciences, et surtout dans les «réseaux sociaux»). Cela n’est pas étonnant. En effet, dans un contexte où les «couplages structurels de troisième ordre » entre les systèmes (Maturana et Varela, 1992) sont partout, les noloops sont la norme. La pratique des «réseaux sociaux» (qui sont en fait des «silos sociaux» interconnectés) en donne une très bonne illustration. Certains phénomènes de noloop sont bien connus et tolérés en quelque sorte. D’autres sont cachés et sont très problématiques d’un point de vue éthique (songeons aux algorithmes menteurs de Volkswagen, etc.).

Sur cette base, je vais essayer de définir plus précisément la notion de légitimité des Perspectives Anoptiques, non pas en termes philosophiques, moraux, politiques ou juridiques, mais en termes cognitifs.

Trois critères de légitimité (A, AB, ABC)

Les noloops appellent une réflexion sur la « tricherie » et sur l’« autonomie ». Ces notions peuvent être considérées dans le cadre du modèle de langage humain élaboré par Dessalles que je prends le risque de résumer ici de manière lapidaire en une seule phrase : « la signalisation des événements inattendus permet aux individus de renforcer leur réseau social afin de réduire leurs chances d’être tués par surprise ».

Certains pairs choisissent une stratégie de « signalisation honnête ». Leur principale qualité est de « détecter les incohérences ou de restaurer la cohérence ». Les pairs qui montrent cette capacité, entre autres qualités, sont acceptés en priorité comme membres du groupe et, au fur et à mesure, ils en forment l’« élite ».

A l’inverse, certains individus choisissent de tricher afin d’obtenir une position dominante à moindre coût. Les tricheurs de base sont ceux qui signalent à tort et à travers des événements non pertinents pour tenter d’obtenir un peu d’attention ou certains avantages de la part d’autres individus. Les tricheurs de ce type sont facilement neutralisés par les élites qui ont la capacité de « rétablir la cohérence ». Ils n’ont aucun mal à détruire la réputation des premiers.

Il existe bien sûr d’innombrables autres stratégies de triche qui sont beaucoup plus difficiles à détecter. Les contre-mesures sont également nombreuses. Cependant, une chose n’est pas considérée à ce jour dans le cadre théorique proposé par Dessalles, à savoir : les stratégies de triche peuvent impliquer les vecteurs de l’activité de signalisation ; c’est-à-dire aujourd’hui : les réseaux et la technologie en général. Nous pouvons essayer de classer ces stratégies de « triche vectorielle » à la lumière des Perspectives Anoptiques. Ainsi, la triche peut intervenir aux trois niveaux principaux de ces perspectives :

1) au niveau des pairs,
2) au niveau du réseau,
3) au niveau du point/code de fuite.

En voici quelques exemples pris parmi les pratiques contemporaines :

Niveau des pairs : Signalisation exagérée, faux signal, injection de bruit, transaction haute fréquence, identités multiples, vol d’identité, virus, comportement moutonnier, harcèlement, etc.

Niveau du réseau : Espionnage, filtrage en temps réel, portes dérobées, Deep Packet Inspection, manipulation de compteurs et graphes sociaux, coupure de réseau intentionnelle, etc.

Niveau du point/code de fuite : Biais Institutionnel, hégémonie culturelle, incitation et fiction manipulatoires, système de Ponzi, algorithmes menteurs, injection de modèles non pertinents, corporatisme, vedettariat, monopole, prise de pouvoir, coup d’état, aveuglement paradigmatique, etc.

Toutes ces stratégies de tricherie appliquées aux vecteurs de notre activité de signalisation ont tendance à nous empêcher d’évaluer les situations et à nous induire en erreur. Dans la situation d’aliénation où nous sommes, même si notre capacité à « rétablir la cohérence » est grande, nous ne pouvons pas être reconnus comme tels par le groupe (et éventuellement accéder à une position d’élite). Dans les niches écologiques définies par ces tricheries, les positions dominantes sont donc accaparées par les tricheurs (qu’ils trichent consciemment ou non).

La généralisation des stratégies de “triche vectorielle” donne une explication cognitive à la nouvelle crise politique traversée par notre espèce en phase aiguë de technogénèse : ces stratégies permettent aux dominants, non seulement d’établir une prédation systémique sur les dominés, mais aussi de neutraliser définitivement les élites qui pourraient/devraient rétablir la cohérence. Cela conduit à une rupture globale de cohérence ; une inadéquation complète entre le comportement de nos organisations et leur environnement.

Dans ces conditions dramatiques, les pairs doivent trouver d’urgence des contre-mesures pour désamorcer la “triche vectorielle” et recouvrer leur autonomie et leur capacité de jugement. Trois critères pourraient aider les agents/pairs/utilisateurs à évaluer la légitimité de tout réseau (de type centré [PT] ou distribué [PN]) auquel il/elle appartient :

A) Tout agent A a-t-il le droit réel d’accéder au réseau s’il en fait la demande? A peut-il quitter le réseau librement ?
AB) Tout agent B (présent ou futur, y compris les agents qui conçoivent, gèrent et développent le réseau) est-il traité comme A ?
ABC) Si trois agents A, B et C (trois étant le début d’une multitude) appartiennent à un réseau qui répond aux deux premiers critères, constituent ils des pairs? Autrement dit, sont-ils en mesure de se reconnaître, de se faire confiance, de se respecter les uns les autres, de construire des représentations communes et du sens commun ?

Exprimé autrement :

Le critère A vise à éviter toute forme de prise d’otages : les individus restent libres d’entrer et de sortir. Les réseaux qu’ils pratiquent sont appréciés en vertu de ce critère pour leur “valeur d’échange” et leur “valeur d’usage”. Au contraire, les réseaux qui pour des raisons techniques sont irréversibles, ou ceux construits pour maximiser leur “valeur d’otage” à des fins spéculatives et prédatrices sont écartés.

Le critère AB propose d’évaluer la symétrie du réseau en termes de réciprocité. Les réseaux dont le design produit mécaniquement des concentrations de pouvoir sont abandonnés.

Le critère ABC est le plus complexe. Il propose de s’interroger sur la notion de “pair” sans apporter de réponse définitive. Suffit-il qu’un pair fasse partie de mon réseau pour que je le considère comme tel ? Inversement, un pair qui ne ferait pas partie de mon réseau ne peut-il pas néanmoins être considéré comme tel ? Un pair est-il nécessairement humain ? Peut-il être non-humain ? Si oui, dans quelle proportion ?

A ces questions, personne n’échappera à l’heure de l’atechnogénèse et il est probable que les réponses seront contingentes et évolutives. Néanmoins un début de réponse générique est donné dans le cadre des Perspectives Anoptiques. En effet, en dernier ressort, ce critère ABC propose de s’interroger sur les projections imaginaires que nous opérons sur les réseaux et autres artefacts technologiques. On sait que dans une certaine mesure, ceux-ci jouent le rôle d’ “objets transitionnels” (Winnicott), d’ “objets pulsionnels” (Freud) ou d’ “objets a” (Lacan). Dit en termes de Perspectives Anoptiques, nous ne pouvons pas ne pas projeter sur leur points/codes de fuite, notre désir, notre manque, notre besoin de symbolique, en bref, ce qui nous relie à l’Autre et nous en différencie. Or, on l’a vu, ces points/codes de fuite anoptiques sont parfaitement inconnaissables. En conséquence, c’est le deuil partagé de leur maîtrise et de leur connaissance qui constitue paradoxalement le socle commun de nos liens sociaux.

Concrètement : de la même manière qu’à l’époque Baroque, on a occulté le point de fuite des tableaux peints “en perspective” avec le Christ, la Sainte-Vierge, ou la colombe du Saint-Esprit, aujourd’hui, nous superposons aux points/codes de fuite des réseaux des notions abstraites et des mots d’ordre politiques; selon les cas : “le marché”, “la performance”, “la compétitivité”, “la communication”, etc. Demain peut-être, on plaquera des notions telles que : “l’allongement de la vie”, voire “la vie éternelle”. De fait, ces mots d’ordre excluent les pairs qui ne situent pas dans “le marché, qui ne sont ni “performants” ni “compétitifs”, ceux savent vivre sans l’illusion de la “communication” ou de la “vie éternelle”. De fait donc, le réseau effectue une sélection des pairs. Or, comme on va le voir, la stricte légitimité des Perspectives Anoptiques voudrait que ce soit l’inverse : que les pairs sélectionnent les réseaux.

Pour conclure ce paragraphe, notons que les critères de légitimité exprimés ci-dessus (A, AB, ABC) s’inscrivent dans la lignée de nombreuses tentatives au travers desquelles les hommes ont cherché à rétablir une certaine cohérence. Notamment, ces critères proposent une reformulation appropriée aux réseaux, d’anciens principes quelque peu oubliés comme ceux de la République Française : LIBERTÉ – ÉGALITÉ – FRATERNITÉ. On peut aussi considérer que ces critères de légitimité tentent de généraliser les principes du logiciel libre (Richard Stallman, 1983) à l’ensemble des systèmes informationnels.

Quatre scénarios d’évolution

La culture de la Perspective Optique a pris environ deux siècles pour se répandre dans le monde après l’expérience de Brunelleschi dans les années 1400. Cela a eu un énorme impact. La Perspective Optique est rapidement devenue le principal outil que nous ayons eu pour nous projeter dans le temps et l’espace, c’est à dire pour évaluer les distances, le temps et l’énergie nécessaires pour les traverser, ainsi que des ressources qui pourraient être recueillies. Cette culture était certainement l’outil intellectuel pertinent au temps des conquérants, des explorateurs et des constructeurs.

Ce n’est plus le cas à présent. Comme l’a annoncé la déconstruction de l’espace opérée par certains artistes du XXe siècle, les Perspectives Anoptiques qui président au développement des réseaux ont pris le pas désormais sur la Perspective Optique qui organise notre perception de l’espace.

Malgré les avertissements de ces artistes, la Perspective Optique reste malheureusement le mode de représentation et l’imaginaire dominants de notre société. En particulier, cet imaginaire incohérent avec la nature du milieu dans lequel nous vivons désormais, affecte directement le système monétaire actuel. Tout se passe en effet comme si nos relations sociales ainsi que nos esprits étaient considérés comme des territoires qui peuvent être conquis, occupés et exploités. À cet égard, le capitalisme émotionnel (Pierre & Alloing 2015), – c’est-à-dire l’industrialisation totale de nos émotions -, semble constituer une description pertinente de cette dérive éthique.

La culture de la Perspective Anoptique pourrait proposer une contre-mesure à cette dérive. Pour comprendre les phénomènes qu’elle peut déclencher, plaçons-nous encore une fois dans le cadre théorique de Dessalles8)Théorie de la Simplicité :

A partir de ses hypothèses sur l’origine et la fonction du langage humain, Dessalles déduit un modèle mathématique de notre activité de signalisation validé par des données réelles. En résumé : le niveau de notre activité de signalisation et notre attractivité personnelle sont liés d’une manière surprenante. On peut observer trois groupes de personnes sur ce diagramme :

L’axe des ordonnées mesure le niveau de signalisation individuel. L’axe des abscisses mesure la dimension socialement recherchée appelée “Qualité”, à savoir l’attractivité potentielle de l’individu qui conditionne la taille de son réseau social personnel. A partir de Dessalles, J-L. (2014). Optimal Investment in Social Signals. Evolution, 68 (6), 1640-1650. P.9.

L’axe des ordonnées mesure le niveau de signalisation individuel. L’axe des abscisses mesure la dimension socialement recherchée appelée “Qualité”, à savoir l’attractivité potentielle de l’individu qui conditionne la taille de son réseau social personnel. A partir de Dessalles, J-L. (2014). Optimal Investment in Social Signals. Evolution, 68 (6), 1640-1650. P.9.

La partie gauche de la courbe comprend les individus qui affichent une faible attractivité et ne bénéficient que d’un réseau social personnel limité. Ces individus déploient une faible activité de signalisation.

La partie centrale comprend des individus en compétition les uns avec les autres quant à leur activité de signalisation afin d’accroître leur attractivité personnelle et donc la taille de leurs réseaux sociaux respectifs.

Dans la partie droite de la courbe, l’attractivité personnelle importante des individus n’impacte pratiquement plus leur activité de signalisation qui reste limitée relativement à leur statut social. Les individus de ce groupe ne sont que très faiblement en compétition les uns avec les autres.

Ainsi, cette modélisation directement déduite des caractéristiques de notre langage, montre combien la forme de notre hiérarchie sociale est elle-même un aspect de notre Stratégie Evolutivement Stable (ESS). Dès lors, la question est de savoir si l’industrialisation généralisée (vectorisation) de notre activité de signalisation sociale mise en oeuvre par des réseaux centralisés ou distribués, aura une incidence sur notre ESS, et si une certaine prise de conscience des Perspectives Anoptiques à l’oeuvre sur ces réseaux pourra produire un certain changement ?

Au seuil de la quatrième Singularité, quatre scénarios d’évolution de notre actuelle ESS sont proposés ci-dessous à la discussion :

Quatre scénarios d’évolution de notre ESS actuelle (courbe S noire ), au seuil de la quatrième Singularité. S’ (rouge) : concentration opérée par les réseaux centralisés S’’ (pointillés rouges) : centralisation autour d’une Intelligence Artificielle Générale (AGI) Z (vert) : Acculturation aux Perspectives Anoptiques et développement d’un Système Immunitaire Global. Z’’ (pointillés verts) : Mindplexes, Cerveau Global (Global Brain)

Quatre scénarios d’évolution de notre ESS actuelle (courbe S noire ), au seuil de la quatrième Singularité. S’ (rouge) : concentration opérée par les réseaux centralisés S’’ (pointillés rouges) : centralisation autour d’une Intelligence Artificielle Générale (AGI) Z (vert) : Acculturation aux Perspectives Anoptiques et développement d’un Système Immunitaire Global. Z’’ (pointillés verts) : Mindplexes, Cerveau Global (Global Brain)

Scénario n° 1. La concentration de l’économie entre les mains de quelques-uns a tendance à transformer la courbe initiale S noire en la courbe rouge S ‘. Cela signifierait :

  • Section S’1 : une plus grande proportion d’individus peu attractifs avec un réseau social pauvre et un faible niveau de signalisation.
  • Section S’2 : plus de concurrence encore entre les individus de la classe compétitive, celle-ci étant proportionnellement plus limitée en nombre.
  • Section S’3 : proportionnellement moins d’individus dans la classe non compétitive dont les membres sont d’autant plus attractifs qu’ils sont moins nombreux.

Cette transformation S-> S ‘ne modifie pas la forme de la courbe S. En conséquence, il n’y a pas dans ce scénario de transformation fondamentale de notre ESS, malgré toutes les prétendues “disruptions” promises par la technologie. De même si l’on extrapole S’ en S’’ :

Scénario n° 2. S’’ suggère qu’une ou plusieurs Intelligences Artificielles Générales (AGI) – éventuellement contrôlées par quelques rares dominants érigés en demi-dieux – ont pris le contrôle de toute l’espèce humaine et ont transformés tous les individus en zombies asociaux. Beaucoup s’accorderont pour dire que cela n’est pas vraiment un scénario souhaitable. Cependant, certaines personnes imaginent que la délégation de tous les aspects de la vie aux machines soit la seule et unique solution pour résoudre les problèmes humains.

Scénario n° 3. Ce scénario oblige à faire une hypothèse audacieuse : imaginons par exemple qu’un scandale fasse éclater au grand jour les conséquences éthiques désastreuses des réseaux centralisés et de leur perspective temporelle illégitime (l’exploitation par quelques-uns des émotions des masses). Imaginons que par la suite, la culture des Perspectives Anoptiques commence à se propager dans le monde, propulsée par la nécessité vitale des peuples à recouvrer une certaine autonomie. Imaginez que ces événements conduisent à un point de basculement où le deuxième type de Perspective Anoptique (la Perspective Numérique) devienne dominante. Ainsi, S pourrait évoluer vers sa forme inverse, à savoir la courbe Z verte. Cela signifierait :

  • Section Z1: une socialisation rapide des individus situés en bas de l’échelle.
  • Section Z2: moins de compétition dans une classe moyenne plus nombreuse. Ô joie !
  • Section Z3: Une élite compétitive remplaçant les dominants non compétitifs.

L’inversion de forme S-> Z suggère donc que nous aurions changé de stratégie afin de rétablir la cohérence et l’autonomie de notre société. Notre langage se serait adapté pour prendre à nouveau le pas sur la force brute et l’utilisation abusive de notre armement, notamment la monnaie.

Scénario n° 4. On peut aussi extrapoler Z en Z’. La courbe Z’ (pointillés verts) suggère la formation de sortes de Mindplexes, c’est-à-dire des combinaisons entre intelligences artificielles et esprits humains. Les Mindplexes ouvriraient la voie vers un Cerveau Global9)Global Brain Institute où un langage radicalement nouveau, comme par exemple celui développé par Pierre Lévy10)IEML (Information Economy Meta-Language) est un langage de ce type proposé par Pierre Lévy., serait pratiqué entre les êtres humains et entre les humains et les machines. Selon Francis Heylighen, le Cerveau Global serait une sorte de retour à l’Eden (Heylighen 2014).

Cette hypothèse de transformation Z->Z’ mettrait définitivement le monde sous le règne de la Perspective Numérique régissant les réseaux distribués. Son code de fuite serait un modèle de monnaie alternative (ACM) ou plus généralement un protocole d’échange pouvant être considéré comme une nouvelle arme imposant le nouvel ordre social. Dans ce cas cependant, il n’est pas difficile d’imaginer à quel point les questions de légitimité resteraient épineuses en raison de la complexité indescriptible des réseaux distribués. Seule la conscience aiguë et permanente de tous les agents pourrait prévenir les possibles prises de pouvoir par certains systèmes illégitimes ou par des espèces artificielles prédatrices. En d’autres termes, si un jour, le Cerveau Global devient une réalité, il aura besoin d’un Système Immunitaire Global pour assurer sa viabilité.

Vers l’aéthogénèse

L’hypothèse évolutionnaire explorée ici déroge au cadre admis de la théorie Darwinienne dont la notion d’avantage collectif ne fait pas partie. En effet, pour Darwin et ses successeurs, la pression sélective pèse exclusivement sur les individus. Néanmoins, Darwin lui-même, a noté que la pression sélective sur les individus peut conduire paradoxalement à la sélection de comportements anti-sélectifs. Cet “effet réversif” (Tort 1983) induit donc une forme de sélection des organisations sociales vues comme des espèces quasi vivantes.

Il est fait ici l’hypothèse que les êtres humains sont dotés de ressources cognitives spécifiques leur permettant de d’envisager les perspectives créées par leur propre technologie : après la Perspective Optique que nous avons su mettre à profit pour le développement de notre espèce, ce serait le tour des Perspectives Anoptiques. En tant qu’agents des réseaux structurés par les Perspectives Anoptiques , nous sommes restés jusqu’à présent (sur la courbe S), le plus souvent dans la position de “sélectionnés”, laissant le soin à ces perspectives de façonner notre imagination et nos jugements. Mais en prenant conscience des dîtes perspectives et en questionnant leur légitimité, nous pourrions choisir d’évoluer (vers les courbes Z et Z’) en nous plaçant en position de “sélectionneurs” des espèces collectives quasi-vivantes dont nous faisons partie.

Le Système Immunitaire Global auquel nous participerions ainsi, sélectionnerait ces espèces artificielles selon leur Légitimité jouant le rôle d’avantage évolutionnaire. Ce Système Immunitaire serait une mise à jour pertinente et proportionnée de notre stratégie Evolutivement Stable qui pourrait conduire vers une nouvelle ère que je propose d’appeler “Aethogénèse”, c’est à dire le passage d’un monde sans éthique à un monde avec éthique. L’ Aethogénèse, en tant que quatrième Singularité, déclencherait une nouvelle explosion de codes respectant les êtres de toutes les espèces, à commencer par la nôtre.

Olivier Auber

Image d’en-tête : Abraham Bosse: Les perspecteurs. Paris, Pierre des Hayes, 1647-48. BNF.

BIBLIOGRAPHIE

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Dessalles J.L. (2014). Why talk?. In D. Dor, C. Knight & J. Lewis (Eds.), The social origins of language, 284–296. Oxford University Press.

Dessalles, J-L. (2014). Optimal Investment in Social Signals. Evolution, 68 (6), 1640-1650.

Goertzel B. (2003). Mindplexes. The Potential Emergence of Multiple Levels of Focused Consciousness in Communities of AI’s and Humans. Dynapsyc.

Graeber D. (2013). Dette : 5,000 d’histoire, Les Liens qui libèrent Ed.

Heylighen, F. (2016). Towards an Intelligent Network for Matching Offer and Demand: from the sharing economy to the Global Brain. Technological Forecasting & Social Change, in press. Retrieved from globalbraininstitute.github.io

Heylighen, F. (2014). Return to Eden? Promises and Perils on the Road to a Global Superintelligence. In B. Goertzel & T. Goertzel (Eds.), The End of the Beginning: Life, Society and Economy on the Brink of the Singularity. Humanity+ Press.

Laborde S. (2010). Théorie Relative de la Monnaie. trm.creationmonetaire.info

Last, C. (2015). Big Historical Foundations for Deep Future Speculations: Cosmic Evolution, Atechnogenesis, and Technocultural Civilization. Foundations of Science.

Maturana U, Varela F. (1992). Tree of Knowledge, The biological roots of human undestanding. Revised Edition.

Pierre J., Alloing C. (2015). Questionner le digital labor par le prisme des émotions : le capitalisme affectif comme métadispositif ? HAL

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Tort P (1983), La pensée hiérarchique et l’évolution, Paris, Aubier, p. 165 et 166-197 (« L’effet réversif et sa logique”).

Wark, McKenzie (2004). A Hacker Manifesto. Harvard University Press.

Références   [ + ]

1. Artificial General Intelligence – AGI
2. Mindplex(es), selon l’expression de Ben Goertzel (Yudkowsky & Goertzel 2003)
3. Stratégie évolutivement stable – SES
4. Alternative Currency Model – ACM : Bitcoin, Ethereum, MaidSafe, Bitnation, OpenUDC, Ucoin, Bitproof, les hypothétiques monnaies de Facebook ou de Google, etc.
5. Distributed Autonomous Organization – DAO
6. Poietic Generator
7. Meichel F. Noloops
8. Théorie de la Simplicité
9. Global Brain Institute
10. IEML (Information Economy Meta-Language) est un langage de ce type proposé par Pierre Lévy.

Essai d’approche systémique des communs et de l’ESS

Si des proximités entre communs et économie sociale et solidaire (ESS) sont souvent repérées, ne serait-ce que par les valeurs auxquelles ces deux concepts se réfèrent, leur façonnage pour leur donner un véritable sens commun paraît encore problématique. Aussi je propose de les articuler avec une approche systémique, l’hypothèse étant qu’un tel système, à la fois économique, social et environnemental, serait à terme en capacité de réellement mettre en difficulté le système néolibéral.

Nous sommes dans une situation on ne peut plus paradoxale :

D’un côté le système néolibéral  d’une logique implacable avec un regroupement d’intérêts particuliers considérés comme universels en favorisant la finance mondialisée et l’enclosure des ressources naturelles, y compris l’eau, tel que le suggère Peter Brabeck, PDG de Nestlé : « Les ONG ont un avis extrême quant au problème de l’accès à l’eau. Elles souhaitent que l’accès à l’eau soit nationalisé, c’est-à-dire que tout le monde puisse avoir accès à l’eau. Mon point de vue n’est pas celui-ci. Il faut que l’eau soit considérée comme une denrée, et comme toute denrée alimentaire, qu’elle ait une valeur, un coût.1)Dans “We Feed the World” (‘’Le marché de la faim’’). 2005, documentaire d’Erwin Wagenhofer et Jean Ziegler » Cette logique conduit, en fait, au maintien de grandes inégalités mondiales et locales. On se retrouve là, face à un mur impressionnant par sa solidité et sur lequel se heurte toute opposition politique et sociale depuis deux siècles.

D’un autre côté, issue de la société civile, une logique d’expérimentations, de solidarités, de mises en communs, révèle d’autres modes de vie, d’autres manières de faire, laissant apparaître un possible imaginaire social qui pourrait générer un flux créatif nous éloignant de « Ce cauchemar qui n’en finit pas » 2)Pierre Dardot, Christian Laval. Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie. Paris : 2016, La Découverte. Est-ce pour autant, même à l’état embryonnaire, l’amorce d’un autre système en mesure de s’opposer en pratique, et non seulement dans le dire, à l’actuel système dominant dont l’un des porte-parole, Warren Buffet, déclare : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner3)Interview sur CNN le 25/05/2005 et dans le New York Times le 26/11/2006 . » Ce à quoi Monique et Michel Pinçon répondent4)Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy. Paris : 2010, La Découverte : « Que faire des riches ? Nous répondons, contre toute attente probablement : suivre leur exemple ! Voilà des gens qui ont une imminente conscience de leur classe, qui est solidaire quand la mode est à l’individualisme, qui sont organisés et mobilisés, qui défendent énergiquement leurs intérêts. Faisons comme eux, battons-nous ! » Ce que font déjà, et depuis bien longtemps, bon nombre de gens, mais sans vraiment parvenir à bouleverser un ordre solidement établi.

Les conditions d’un affrontement apparaissent en effet tellement disproportionnées, qu’il y a de quoi se décourager et douter d’une possible inversion systémique… « La population s’enfonce dans la privatisation, abandonnant le domaine public aux oligarchies bureaucratiques, managériales et financières. […] Les gens croient fermement (et ne peuvent que croire) que la loi, les institutions de leur société, leur ont été données une fois pour toutes par quelqu’un d’autre : les esprits, les ancêtres, les dieux ou n’importe quoi d’autre, et qu’elles ne sont pas (et ne pouvaient pas) être leur propre œuvre. » 5)Cornélius Castoriadis. Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe II. Paris : 1986, Seuil

Si, comme le suggère C. Castoriadis6)Fait et à faire. Les carrefours du labyrinthe V. Paris : 1997, Seuil, la première chose à faire est bien de « s’interroger sur les fondements des lois et des institutions », on ne peut cependant pas, poursuit-il, « rester fascinés par ces interrogations, mais faire et instituer » ; autrement dit, se réapproprier du pouvoir pour libérer de la créativité sociale dans « des espaces d’autonomie, d’auto-organisation et de coopération volontaire » 7)André Gorz. Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme. Paris : 1980, éd. Galilée, là où apparaissent des communs. Une mise en parallèles de quelques caractéristiques des deux systèmes permet de repérer ce qui les différencie nettement :

tableau-communs-ess

Proposition de définition d’un commun :

En dissociant commun et bien, c’est déjà écarter l’idée qu’un bien commun serait une chose considérée comme naturelle, par exemple affirmer que l’eau est un bien commun universel ; on peut certes le revendiquer mais sans pour autant admettre que cela va de soi, l’histoire et l’actualité sociale et politique se chargeant de le démontrer ; c’est ensuite en faire un nom, puis un concept ainsi défini :

Un COMMUN est une construction sociale générée par un processus reliant :

  • un collectif agissant (avec pour règle de base le volontariat)
  • une ressource (matérielle ou immatérielle), bien public ou bien privé
  • un ensemble de droits d’accès, de bon usage de cette ressource à protéger (règlements définis en interne et (ou) par des instances externes).

Il peut être éphémère (actions d’alerte, de témoignage…), ces membres ne cherchant pas à l’instituer (ou très peu) dans un cadre administratif contraignant, tout en pouvant être instituant par les idées développées. “Nuit debout” et les zones à défendre (ZAD) sont, me semble-t-il, des exemples-type de ces communs investissant un espace public ou privé (squat…) pour mettre en œuvre des pratiques alternatives qui, pour le moins, provoquent les institutions gouvernantes et sensibilisent l’opinion sur des problématiques sociétales importantes8)Cf. Pierre Thomé, « Quand le Gouvernement et le Parti socialiste s’embourbent à Notre-Dame-des-Landes », blog, nov. 2012..

Il peut être institué en l’inscrivant dans un cadre économique, social, écologique avec un objectif de production de biens consommables ou de services. C’est cette deuxième approche qui est privilégiée dans le schéma qui suit.

communs-ess

La nature des éléments constitutifs du système est précisée par :

  1. le champ d’action (les ressources),
  2. La dimension statutaire (l’institué),
  3. les interactions entre ces éléments et avec les différents acteurs concernés répartis en trois sphères :
    • Les acteurs autonomes : citoyens qui s’interrogent et veulent interroger, non seulement par le dire mais aussi par le faire, les façons dont sont gouvernées, voire accaparées, les ressources. Autonomie en opposition à hétéronomie tel que le définit C. Castoriadis9)Op.cit. : « tension/contradiction entre d’un côté, la libération de la créativité sociale (cette libération étant une caractéristique centrale d’une démocratie véritable) et de l’autre, les dispositifs institutionnels et les dispositions anthropologiques “raisonnables” chargées de prévenir l’hubris, la démesure. » Le processus débute avec ces acteurs réunis en collectifs qui, conspirant10) Conspirer dans son sens étymologique : respirer avec ou aspirer à pour “consorter”11)Consorter : partager le même sort, appellation moyenâgeuse des communs, encore en usage dans le Valais suisse , envisagent d’emprunter le chemin du FAIRE ensemble. C’est ainsi que naît un COMMUN, auquel peuvent parfois s’associer des acteurs publics (généralement des collectivités territoriales) très concernés par la nature même de la ressource objet du commun (gestion de l’eau et de son assainissement, énergie renouvelable, agriculture périurbaine, forêts et pâturages communaux, espaces publics, etc.)
    • Les acteurs publics, en charge des fonctions régaliennes (dont la Justice, garante des libertés) et de la mise en œuvre de l’intérêt général (ou supposé tel) en réglementant (trop parfois ?) l’usage des ressources. L’approche quelque peu idéalisée d’un “bon gouvernement”12) « Des aspirations et des réflexions s’expriment aujourd’hui dans de nombreux secteurs de la société civile et dans le monde militant […] en distinguant les qualités requises des gouvernants et les règles organisatrices de la relation entre gouvernés et gouvernants. Réunies, celles-ci forment les principes d’une démocratie d’exercice comme bon gouvernement » Pierre Rosanvallon. Le Bon gouvernement. Paris : 2015, Seuil, permet de se représenter ce que pourraient être des politiques publiques favorisant le développement d’espaces d’autonomie, y compris pour la formation, permettant de multiplier les communs dans la gouvernance des ressources.
    • Les acteurs économiques privés : il semble nécessaire de distinguer ceux du grand Marché mondial recherchant surtout le développement de leur richesse en accaparant le maximum de ressources, et ceux de l’économie réelle, celle de bon nombre de PME (de 10 à 250 salariés) et TPE (moins de 10 salariés) sensibles au développement local et qui génèrent actuellement le plus d’emplois. Certaines de ces PME ou TPE peuvent se rapprocher de l’ESS si elles respectent les critères définis par la loi de juillet 201413)Loi sur l’Economie Sociale et Solidaire du 31 juillet 2014 : « la loi économie sociale et solidaire encourage un changement d’échelle de l’économie sociale et solidaire, fonde une stratégie de croissance plus robuste, donne aux salariés le pouvoir d’agir et soutient le développement durable local. » , et intégrer des communs. Enfin les entreprises d’origine de l’ESS (associations, coopératives, mutuelles…) font partie intégrante de ces acteurs économiques tout en étant positionnées légèrement en marge car pouvant avoir un rôle d’interpellation systémique dans cette sphère du privé.

Les ressources, avec en premier lieu celles dont la vie dépend : l’eau, la terre (arable, forêts…), l’air, le soleil, sont au centre du système. Si les humains n’ont aucune influence directe sur l’astre solaire, sinon d’en modifier quelque peu les effets par la pollution, en revanche leur rôle est prépondérant dans l’usage des ressources propres à la Planète Terre. Se pose alors la question de la gouvernance de ces ressources : qui en est détenteur, qui décide des règles de leur usage ?

Les ressources de la connaissance relèvent du même processus. On peut également l’élargir à des domaines, tels que le logement, la santé, l’éducation, la culture…, pouvant être à l’origine de nombreux communs : habitat coopératif, maison de santé, média, école alternative, etc.

Ces ressources sont en droit :

  • Soit des biens publics, tels des pâturages communaux, nombreux dans les Alpes, avec droit d’usage (bail, convention, charte) concédé à des éleveurs rassemblés dans un commun (groupement pastoral par exemple) à charge pour eux de ne pas surexploiter l’herbage, de l’entretenir et éventuellement de payer une redevance.
  • Soit des biens privés : par exemple les actuels 11 000 sociétaires de Terre de liens (constitutifs du commun) sont, de fait, copropriétaires du foncier agricole acquis par la Foncière Terre de liens, celui-ci étant loué (baux de carrière) en fermage à des agriculteurs produisant en bio ; toute spéculation foncière est exclue statutairement.

Ces communs, surtout si une production de biens marchands est prévue, s’inscrivent dans un cadre législatif adapté à leur objet, le cadre de l’ESS étant le plus souvent utilisé avec ses différentes possibilités : association, coopérative, dont la Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui favorise un multi sociétariat avec un fonctionnement collégial. Cette proximité institutionnelle avec l’ESS va bien au-delà de sa dimension statutaire, en effet les acteurs des communs en partagent volontiers les fondements essentiels : but poursuivi autre que la seule distribution de bénéfices ; gouvernance démocratique ; développement de l’activité et création d’emplois ; circuits courts rapprochant autant que faire se peut producteurs et consommateurs ; juste prix ; protection de l’environnement…

Enfin, le fruit commun est le résultat de la production et de sa vente ; sa répartition, outre les charges habituelles d’une entreprise, pose généralement la question de l’échelle des salaires et de l’utilisation des bénéfices hors réserve impartageable. Il est amené à entrer en concurrence avec d’autres producteurs, ainsi les neuf Scic Enercoop, fournisseurs d’énergie renouvelable, sont des concurrents directs d’EDF…


La jonction communs/ESS laisse entrevoir un ensemble qui pourrait faire système, c’est une ébauche car beaucoup de paramètres restent à approfondir et à vérifier, en particulier à propos des interactions entre les différents éléments constitutifs. Cependant, si l’on valide l’hypothèse que ce système existe à l’état embryonnaire, serait-il à terme en mesure de faire de l’ombre au système néolibéral à l’origine d’un “cauchemar qui n’en finit pas” et dont on ne sait plus trop comment y mettre fin, les antidépresseurs habituels n’ayant pas vraiment d’effet !

Plusieurs indicateurs invitent à une prudence relative. En effet, que représentent les actuels 2 500 hectares de terre arable propriétés de Terre de liens (sur 29 millions d’hectares de surface agricole utile en France) ? Les actuels 35 000 clients Enercoop (sur 28 millions d’abonnés EDF) ? Le chiffre d’affaires des magasins Biocoop ou du GRAP14)Groupement Régional Alimentaire de Proximité en région lyonnaise…, comparativement à celui de la grande distribution alimentaire avec ses rayons bio de plus en plus importants ? Pas grand-chose en statistiques, mais beaucoup par la démonstration empirique d’autres possibles.

Par ailleurs, l’existence de communs, tels que définis ici, dépend de l’initiative de collectifs de citoyens volontaires, parfois d’élus locaux. Malgré leur multiplication, le nombre de personnes impliquées constitue de très petites minorités dans le monde, peut-être 1 % ? avec un poids économique, politique et médiatique insignifiant par rapport à celui du 1 % des plus riches. Donc, et quelle que soit la métaphore retenue : “l’avant-garde révolutionnaire” ou le “je fais ma part” du colibri, il paraît difficile actuellement de projeter une importante mobilisation populaire capable de propulser et de généraliser un autre système que l’actuel dominant le monde.

Aussi dans l’immédiat, ne doit-on pas considérer l’alliance communs/ESS comme étant dans une phase expérimentale permettant de vérifier des hypothèses et modéliser un système dans sa triple dimension économique/sociale/écologique, avec, ici et dans le monde, des modes de gouvernance des ressources matérielles et immatérielles impliquant localement producteurs et consommateurs ? En espérant une extension par capillarité mais aussi une prise en compte réelle par les actuelles instances politiques, ce qui est encore loin d’être le cas… « On ne changera pas le monde avec des mots, mais on peut au moins choisir ceux qui diront et accompagneront les changements nécessaires » 15)Alain Rey. La Guerre des communs. Dans Libres savoirs. Les biens communs de la connaissance. Association Vecam, 2011, G&F éditions. Nous en sommes là, je crois bien…

Pierre Thomé, juin 2016
Article original republié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Références   [ + ]

1. Dans “We Feed the World” (‘’Le marché de la faim’’). 2005, documentaire d’Erwin Wagenhofer et Jean Ziegler
2. Pierre Dardot, Christian Laval. Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie. Paris : 2016, La Découverte
3. Interview sur CNN le 25/05/2005 et dans le New York Times le 26/11/2006
4. Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy. Paris : 2010, La Découverte
5. Cornélius Castoriadis. Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe II. Paris : 1986, Seuil
6. Fait et à faire. Les carrefours du labyrinthe V. Paris : 1997, Seuil
7. André Gorz. Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme. Paris : 1980, éd. Galilée
8. Cf. Pierre Thomé, « Quand le Gouvernement et le Parti socialiste s’embourbent à Notre-Dame-des-Landes », blog, nov. 2012.
9. Op.cit.
10. Conspirer dans son sens étymologique : respirer avec ou aspirer à
11. Consorter : partager le même sort, appellation moyenâgeuse des communs, encore en usage dans le Valais suisse
12. « Des aspirations et des réflexions s’expriment aujourd’hui dans de nombreux secteurs de la société civile et dans le monde militant […] en distinguant les qualités requises des gouvernants et les règles organisatrices de la relation entre gouvernés et gouvernants. Réunies, celles-ci forment les principes d’une démocratie d’exercice comme bon gouvernement » Pierre Rosanvallon. Le Bon gouvernement. Paris : 2015, Seuil
13. Loi sur l’Economie Sociale et Solidaire du 31 juillet 2014 : « la loi économie sociale et solidaire encourage un changement d’échelle de l’économie sociale et solidaire, fonde une stratégie de croissance plus robuste, donne aux salariés le pouvoir d’agir et soutient le développement durable local. »
14. Groupement Régional Alimentaire de Proximité
15. Alain Rey. La Guerre des communs. Dans Libres savoirs. Les biens communs de la connaissance. Association Vecam, 2011, G&F éditions

Le code est la loi ?

Blockchain, libertarisme et régulation

Il y a un événement important qui vient d’avoir lieu et qui ne concerne pas seulement l’avenir de la blockchain mais le fantasme libertarien d’une monnaie sans Etat, comme le Bitcoin, préservée de toute intervention d’une quelconque démocratie, où seulement le code serait la loi.

La technologie de la blockchain inaugurée par le Bitcoin consiste dans une sorte de registre public enregistrant des transactions que tout le monde peut lire et que personne ne peut effacer, sans avoir besoin d’un tiers (notaire, banque) pour certifier ces opérations qui se font sur un mode complètement décentralisé et anonyme, en P2P (au prix d’une importante capacité de calcul et consommation d’énergie). Cette technologie est en plein boom actuellement (on parle d’explosion cambrienne des blockchains), intéressant de nombreux acteurs comme les assurances. Le plus grand avenir lui est promis bien qu’on en soit encore aux expérimentations.

Or, la blockchain vient de rencontrer son premier véritable accroc, mettant en pièce son idéologie libertarienne pour corriger un bug et récupérer de l’argent volé, cela au nom de la grande majorité des utilisateurs. Tout-à-coup, on est revenu sur terre avec tous les problèmes qu’on connaît bien, de police comme de régulation des marchés. Que le libéralisme soit beaucoup plus productif que l’étatisme n’implique absolument pas que les marchés ni la monnaie pourraient marcher sans Etat et la prétention d’une loi immuable se heurte rapidement au réel. Comme disaient les anciens Grecs « les lois sont comme des toiles d’araignées qui n’attrapent que les petites mouches mais laissent passer les guêpes et les plus gros bourdons« . On ne peut faire barrage aux puissances réelles, ce dont la blockchain vient de faire l’expérience.

Tout vient d’une base logicielle popularisant la blockchain (ethereum) avec laquelle avait été monté un projet de Decentralized Autonomous Organization (DAO) destiné à servir de fonds d’investissement en P2P avec la monnaie « Ether » (équivalente du Bitcoin) et qui avait levé 150 millions de dollars afin de prouver l’invulnérabilité de cette technologie. L’opération était ouvertement idéologique : « C’est une forme d’organisation incorruptible qui appartient aux personnes qui ont aidé à la créer et à la financer, et dont les règles sont publiques ». Or, voilà que se trouvent contredites à la fois l’invulnérabilité et l’absence d’autorité centrale, tout cela parce qu’un petit malin avait trouvé un bug lui permettant de subtiliser 50 millions. Le bug ne remet pas en cause la blockchain elle-même, seulement une mauvaise programmation des contrats. Sauf que tout informaticien sait que les bugs sont inévitables et qu’il faut donc qu’il y ait quelqu’un pour les corriger. Il y a eu des résistances à cette hérésie mais les sommes en jeu ont eu raison des réticences et une modification logicielle a été proposée, vite adoptée par presque tous. Il y a malgré tout des irréductibles.

Il est intéressant de voir les arguments avancés par les fanatiques du code comme seule loi, notamment contre l’intervention politique et la dictature de la majorité contre les minorités (plutôt compréhensible lorsque c’est un Russe qui parle), mais il est plus intéressant encore de voir comme cette utopie ne résiste pas au réel et rencontre la nécessité de la régulation et de l’adaptation. Il y a sans doute une place marginale pour une monnaie anarchiste mais si la blockchain a un avenir de masse, cela ne peut être que de façon sécurisée par des Etats (ou des banques) même s’ils peuvent être aussi très perturbateurs à servir des intérêts spécifiques. On n’aura pas un nouveau monde sans Etat régit par des automates, il faudra toujours rester dans le provisoire en parant au plus pressé. C’est en tout cas l’occasion de voir, sur un objet neuf, à la fois comment les puissances matérielles s’imposent et la nécessité du politique, le rôle de la démocratie ou de l’opinion, avec tous les problèmes que cela pose effectivement et dont on ne se débarrassera pas avec des algorithmes…
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Article de Jean Zin initialement paru sur le blog jeanzin.fr 
Reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur.
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