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Faire en commun : un paradigme social de transformation

Un article de David Bollier initialement publié sur le site anglophone de la P2P Foundation

On m’invite si souvent à écrire un article qui répondrait effectivement à la question « Pourquoi les communs ? ». Et chaque fois que je me la re-pose, je trouve toujours de nouvelles réponses à cette question. Ma dernière tentative est un essai, « Faire en commun : un paradigme social de transformation« , que j’ai écrit pour le Next System Project dans le cadre de sa série de propositions d’alternatives systémiques.

Pour ceux d’entre vous qui ont suivi les communs depuis un certain temps, le contenu de mon essai sera très familier. Mais je suis également parvenu à quelques prises de conscience sur la langue et les communs, et pourquoi un discours dédié aux communs et aux enclosures est important. Je ne vais pas reproduire l’essai complet – vous pouvez le trouver ici en français en téléchargement pdf ou en anglais sous forme de page web sur le site du Next System Project – mais j’en ai extrait ci-dessous les paragraphes d’introduction, le passage sur le discours des communs, et la conclusion.

Introduction

Pour faire face aux nombreuses et profondes crises de notre temps, nous sommes confrontés à une énigme qui n’a pas de solution simple : comment pouvons-nous imaginer et construire un système radicalement différent en vivant dans les limites d’un système en place qui résiste énergiquement au changement transformationnel ? Notre défi est non seulement d’articuler des alternatives séduisantes, mais aussi d’identifier des stratégies crédibles pour les réaliser.

Je crois que les communs – à la fois comme paradigme, discours, éthique, et ensemble de pratiques sociales – sont très prometteurs pour transcender cette énigme. Plus qu’une philosophie politique ou qu’un programme politique, les communs sont un processus vivant actif. Ils sont moins un nom qu’un verbe, car il s’agit principalement des pratiques sociales du faire en commun – les actes de soutien mutuel, les conflits, la négociation, la communication et l’expérimentation qui sont nécessaires pour créer des systèmes de gestion des ressources partagées. Ce processus rassemble la production (auto-approvisionnement), la gouvernance, la culture et les intérêts personnels en un seul système intégré.

Cet essai propose un aperçu rapide des communs, du faire en commun, et de leur grand potentiel pour aider à construire une nouvelle société. J’expliquerai la théorie du changement qui anime de nombreux commoneurs, surtout lorsqu’ils tentent d’apprivoiser les marchés capitalistes, de devenir les intendants des systèmes naturels, et qu’ils mutualisent les avantages des ressources partagées. Les pages suivantes décrivent une critique de l’économie et de la politique néo-libérales basée sur les communs, une vision de la façon dont les communs peuvent permettre une société humaine écologiquement plus durable, les principaux changements économiques et politiques que cherchent les commoneurs, et les principaux moyens de les atteindre.

Finalement, j’envisagerai quelque uns des effets qu’’une société centrée sur les communs pourrait avoir sur l’alliance marché/état qui constitue actuellement « le système ». Comment un monde approvisionné et gouverné par les communs changerait-il la politique ? Comment pourrait-il répondre aux pathologies interconnectées d’une croissance économique implacable, de la concentration du pouvoir des entreprises, du consumérisme, d’une dette insoutenable et d’une destruction écologique en cascade ?

Pourquoi le discours des communs est important

J’ai passé en revue l’histoire moderne du discours des communs parce qu’il nous aide à comprendre la « théorie du changement » que le mouvement des communs cherche à adopter. La langue des communs est, d’abord, un instrument de réorientation de la perception et de la compréhension des gens. Elle aide à nommer et éclairer les réalités des enclosures du marché et la valeur du faire en commun. Sans le langage des communs, ces deux réalités sociales restent culturellement invisibles, ou du moins marginalisées, et donc politiquement sans conséquence.

Le discours des communs fournit un moyen de faire des revendications morales et politiques que le discours politique classique préfère ignorer ou supprimer. Utiliser les concepts et la logique des communs contribue à faire naître une nouvelle cohorte de commoneurs qui peuvent reconnaître leurs affinités mutuelles et leur agenda partagé. Ils peuvent plus facilement faire valoir leurs propres valeurs et priorités souveraines en termes systémiques. Plus qu’une finesse intellectuelle, le récit philosophique cohérent des communs contribue à empêcher le capital de jouer d’un intérêt contre un autre : nature versus travail, les consommateurs versus le travail, les consommateurs versus la communauté. Grâce au langage et aux expériences de pratiques en commun, les gens peuvent commencer à se déplacer au-delà des rôles sociaux restrictifs de « travailleur » et « consommateur », et vivre une vie plus intégrée en tant qu’êtres humains à part entière. Au lieu de succomber à la tactique du diviser pour mieux régner que le capital déploie pour neutraliser les demandes de changement, le langage des communs fournit une vision holistique qui aide les diverses victimes d’abus du marché à reconnaitre leur victimisation commune, développer un nouveau récit, cultiver de nouveaux liens de solidarité et – on peut l’espérer – construire une constellation d’alternatives de travail mues par une logique différente.

Le potentiel du discours des communs pour un changement effectif ne doit pas être sous-estimé. Il suffit de voir le sinistrement brillant contre-exemple du discours analytique coûts-bénéfices, que l’industrie américaine a réussi à faire passer comme la méthode par défaut pour la santé, la réglementation environnementale, et la sécurité dans les années 1980. Cette tactique a neutralisé un ensemble de politiques sociales, éthiques et environnementales en greffant sur elles la langue de l’économie de marché et la quantification. Le discours éclipse efficacement de nombreux éléments du droit statutaire et a changé la perception globale de la réglementation. Je vois le discours des communs comme une sorte d’intervention épistémologique similaire : une façon systémique de récupérer les valeurs sociales, écologiques et éthiques de la gestion de notre richesse commune.

Conclusion

Parce que le mouvement des communs est une pulsation, un réseau vivant de commoneurs à travers le monde, il est difficile d’énoncer un plan clair ou de prédire l’avenir. Le futur paradigme ne peut se produire que par le biais d’une co-création évolutive. Pourtant, nous pouvons déjà voir la puissance expansive de l’autoréplication de l’idée de communs dans la mesure où des groupes très divers se l’approprient : les commoneurs francophones de huit pays, qui ont accueilli un festival des communs de deux semaines en octobre 2015, avec plus de 300 événements; militants urbains qui ont re-conceptualisé la « ville comme un commun » ; les Croates qui défendent leurs espaces publics et des terres côtières contre les enclosures ; les Grecs qui développent un « imaginaire méditerranéen » des communs pour lutter contre les politiques économiques néolibérales ; les peuples autochtones qui défendent leurs traditions ethnobotaniques et bioculturelles ; les militants numériques qui se mobilisent pour concevoir de nouvelles formes de « coopérativisme de plateforme » ; etc. Le langage et un cadre communs contribuent à développer de nouvelles synergies et des solidarités inattendues.

En tant que métadiscours qui a des principes de base, mais des frontières poreuses, les communs ont la capacité de parler à la fois aux mondes de la politique, de la gouvernance, de l’économie et de la culture. Il importe de noter qu’ils peuvent aussi parler de l’aliénation associée à la modernité, et des penchants naturels des populations pour les liens humains et le sens, choses que ni l’État ni le marché, tels qu’ils sont constitués actuellement, ne peuvent faire. Le paradigme des communs offre une critique philosophique profonde de l’économie néolibérale, avec des centaines d’exemples de fonctionnement qui sont de plus en plus convergents. Mais en tant qu’approche orientée vers l’action pour le changement du système, tout dépendra de l’énergie continue et de l’imagination des commoneurs, et des commoneurs potentiels, pour développer ce système de vie en réseau à l’échelle mondiale.

Le « Comité Invisible » anonyme en France a observé qu’« Une insurrection n’est pas comme l’extension d’une peste ou d’un feu de forêt — un processus linéaire, qui s’étendrait de proche à proche, à partir d’une étincelle initiale. C’est plutôt quelque chose qui prend corps comme une musique, et dont les foyers, même dispersés dans le temps et dans l’espace, parviennent à imposer le rythme de leur vibration propre ». Cela décrit l’odyssée en cours du mouvement des communs, dont les rythmes produisent beaucoup de résonance.

Article de David traduit par Maïa Dereva

Télécharger l’essai complet en français (PDF)

Version originale en anglais sur le site de The Next System Project