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Comment le Danemark convertit ses entreprises à l’open source

Un article de Jaime Arredondo publié le 11 mars 2019 sur le site de Ouishare sous licence Creative Commons BY-SA 2.0 France

Face à l’augmentation des salaires dans les pays occidentaux qui pousse à la délocalisation des activités industrielles vers les pays émergents, le Danemark a lancé le programme REMODEL pour aider ses entreprises nationales à créer des modèles économiques basés sur une logique open source. Une expérimentation a été lancé avec dix entreprises danoises Jaime Arredondo partage le retour d’expérience de ces pionniers.

En 2016 le Danish Design Center, un organisme du gouvernement danois, s’est concerté pour voir comment le Danemark pourrait positionner son industrie face au problème de l’outsourcing massif de sa production à l’étranger, avec la pression que cela implique pour le marché du travail. Comment répondre aux défis d’avoir un petit pays qui ne peut plus se permettre de fabriquer chez soi à cause des coûts salariaux trop élevés, mais qui a une culture du design extrêmement puissante? La réponse : aider les entreprises danoises à se développer avec des modèles open source qui permettent à n’importe qui d’étudier, de modifier, de réutiliser et même distribuer un produit comme le font déjà à différents degrés des entreprises tel que le fabricant automobile Tesla, Baidu le géant chinois qui développe des voitures autonomes ou Opendesk qui vend des meubles conçus par sa communauté de designers et fabriqués par les réseaux de fablabs.

Les modèles open source suscitent généralement autant de curiosité que de scepticisme et d’insécurité. C’est pourquoi, en 2018, le Danish Design Center a fait le pari de rassembler des exemples concrets et inspirants de succès open source internationaux, et de lancer le programme REMODEL pour aider des entreprises de produits à expérimenter et développer des modèles open source.

10 entreprises de fabrication ont été recruté pour tester le programme :

  • Thürmer, un fabricant historique de matériel de perçage industriel
  • Novozymes, fabricant d’enzymes industrielles et une des plus grandes entreprises danoises
  • Stykka, une plateforme digitale pour faire des meubles de bureau sur mesure
  • Ou Husum & Lindholm, des designers partenaires d’IKEA qui font des systèmes de jardinage urbain

Les entreprises ont utilisé le programme pour apprendre comment améliorer leur compétitivité, leur potentiel d’innovation et leur capacité à toucher de nouveaux marché de manière profitable grâce au principes de l’open source. À la fin du programme elles avaient clarifié les questions clés de leur stratégie.

  • Comment l’open source peut bénéficier l’entreprise ? Par exemple, est-ce que c’est développer et innover plus vite et moins cher, est-ce que c’est avoir une communauté qui aide à diffuser plus vite ou identifier des employés à fort potentiel dans la communauté…
  • Qu’est-ce qui peut être ouvert ? Le design, du software, du hardware, des datas ou des procédures…
  • Quelles sont les communautés qui pourraient contribuer au projet ?
  • Quelle va être la motivation de communautés externes à contribuer au développement de votre projet ? Est-ce que c’est parce qu’ils y gagnent une nouvelle technologie? Ou parce qu’ils gagnent en visibilité? Ou parce que ça leur permet de gagner de l’argent ?
  • Quels canaux de communication créer pour interagir et créer de la valeur avec ces communautés ?
  • Où est-ce que l’entreprise peut gagner de l’argent si elle ouvre sa propriété intellectuelle au monde extérieur ? Est-ce que c’est de la vente de produits physiques? Est-ce que c’est la création de projets sur mesure ou la maintenance? Est-ce que c’est la vente de briques additionnelles fermées pour les acteurs professionnels?

Deux résultats notables

À la fin de la première expérience il s’est passé deux choses remarquables. La première : sur 10 entreprises qui se sont portées volontaires, 8 ont décidé de faire le pas et de créer une vraie stratégie open source pour au moins un de leurs produits. Et la deuxième : toutes les entreprises ont témoigné que cette nouvelle stratégie leur rapporterait entre 130.000 et 1.300.000 € en CA additionnel dans les années qui viennent ou que ça a accéléré l’adoption d’une stratégie de développement et coopération qui leur aurait pris plusieurs années.
Voyons deux exemples.

Le premier, Novozymes, fabricant d’enzymes et micro-organismes à usage industriel, est conscient depuis longtemps qu’ils ne peuvent pas résoudre tous leurs problèmes tout seul. Un de leurs grands obstacles est de travailler dans une industrie où la protection agressive de la propriété intellectuelle empêche souvent l’ouverture.

Novozymes avaient déjà essayé de créer une plateforme de partage de connaissance, mais sans succès. Leur objectif en participant à REMODEL était donc de reconsidérer ce projet en profondeur et en intégrant toutes les parties prenantes de leur écosystème.

Le programme les a aidé à dépasser une compréhension unidirectionnelle de l’open source et comprendre comment cela pouvait s’appliquer à leur entreprise.

Le résultat de leur réflexion est une plateforme communautaire, Hello Science, qui permet de résoudre des challenges au moyen du partage de connaissance entre des acteurs académiques, des startups et des entreprises pour casser les silos de connaissances qui ralentissent l’innovation et la création de partenariats. Cette plateforme est un moyen unique pour eux de créer des connexions entre l’organisation et le monde extérieur qui peut, à terme, aider à résoudre des challenges qui touchent toute l’industrie.

Le deuxième exemple est l’entreprise de mobilier Stykka qui fournit à travers sa plateforme en ligne en mobilier sur mesure à de grandes entreprises comme Carlsberg, Ebay ou SAP.  Leur système de production intègre des blocs de construction qui permette de fabriquer des produits sur mesure de qualité à des prix de production de masses.

Même si Stykka avait depuis longtemps l’idée de créer une stratégie open source, l’idée restait intangible et difficile à mettre en œuvre opérationnellement.

Ils ont donc utilisé la méthode REMODEL pour explorer le potentiel de l’open source pour eux et voir concrètement à quoi pourrait ressembler une stratégie open source pour eux et comment est-ce que ça pourrait améliorer leur business.Le programme leur a permis de développer leur idée de façon à clarifier, concrétiser et ancrer les opportunités par rapport à leur business existant, comme permettre à des designers de s’emparer de leurs designs, mais de rendre en enrichissant et en rendant plus attractif le catalogue de meubles. En retour les designers, en plus d’avoir accès à des designs de qualité, peuvent aussi rendre leur travail plus visible et récupérer des royalties sur les meubles produits sur leurs designs.

Et après…

La méthode REMODEL est évidemment replicable et peut tout autant bénéficier des entreprises de fabrication en dehors du Danemark. Si vous êtes curieux et voulez développer votre propre stratégie open source, vous pouvez aller à Remodel.dk pour trouver les sprints compilés dans une boîte à outils, dont l’utilisation est ouverte à tous et disponible en Open Source. Et si vous avez d’envier explorer les possibilités de concevoir un modèle ouvert pour votre organisation avec un mentor, le 23 mai 2019 aura lieu une masterclass au Maif Startup Club avec Jaime Arredondo. Cliquez ici pour en savoir plus.

Photo d’Alexandre Godreau sur Unsplash

Quartier Libre, la librairie du 17e siècle 2.0

Quartier Libre est un « fab-lib »: un mélange entre la librairie du XVIIè siècle et celle du XXIème siècle qui publie, édite et vend des ouvrages culturels en un même endroit. Quartier Libre se veut être le cœur d’un écosystème éditorial permettant d’écrire, de publier, d’imprimer et de vendre ses ouvrages en un même endroit. C’est aussi un atelier de fabrication numérique avec des professionnels du print et du digital favorisant la création de media libres pour co-créer des émissions littéraires et diffuser des vidéos culturelles en streaming.

Vincent Demulière, l’entrepreneur derrière Quartier Libre vous en parle …

Comment est née l’aventure de votre entreprise sociale ?

Après de nombreuses années d’expérience en librairie, j’ai souhaité explorer le chemin du livre digital. Est née l’idée de créer une librairie au carrefour du livre, du digital, de l’écriture et de l’édition : la libraire du 17è siècle 2.0 !

Pour quelles raisons ?

Le livre perd du terrain dans les loisirs et les librairies ont manqué le passage au digital. Les GAFAM monopolisent les lecteurs avec une position dominante dans les offres digitales et Amazon prévoit d’ouvrir des centaines de librairies dans les années à venir.

En quoi votre entreprise sociale est une solution à ce problème ?

QL est un concept de librairie coopérative et innovante réunissant le print et le digital. Elle intervient à l’échelle locale en proposant des services professionnels de création et diffusion de contenus (livres, ebooks), un FabLab du li(v)re et un espace multimédia (podcasts, web-TV).

Concrètement quel est votre impact positif sur la société ?

Notre mission est de promouvoir la lecture, le livre et l’écriture pour chacun en soutenant l’écosystème éditorial : auteurs et artistes (en herbe ou professionnels), éditeurs ; de manière collaborative, interactive, créative et circulaire.

Vous aimez écrire, vous souhaitez découvrir le monde de l’édition, publier vos livres ; vous aimez lire et découvrir de nouveaux auteurs, vous aimeriez participer à des émissions littéraires ? Etre acteur et spectateur ?
Quartier Libre, le lieu du li(v)re à Bruxelles, est fait pour vous !
Devenez coopérateur à partir de 300€ et défiscalisez de vos impôts votre investissement.

Pourquoi investir chez QL ?

Le projet a un triple impact : sociétal, culturel et environnemental. QL a pour vocation de s’implanter dans son quartier pour développer l’économie locale. Par son modèle économique coopératif, QL place l’humain au centre : notre librairie n’est plus seulement un lieu de vente mais aussi un espace de production et de diffusion. L’impression du livre à la demande sur place permettra de réduire sensiblement notre empreinte carbone.

A travers la plateforme lita.co nous vous proposons de devenir actionnaire/coopérateur en investissant à partir de 300€ sous forme de parts sociales (capital). Quartier Libre étant éligible au Tax-shelter vous pouvez défiscaliser 18% si vous êtes français ou 45% si vous êtes belges ou résidants belges.

Pourquoi investir sur Lita.co ?

LITA.co est la 1ère plateforme d’investissements participatifs durables vous permettant d’investir dans des entreprises ayant un impact positif sur la société.
LITA.co est le 1er portefeuille électronique labellisé par FINANSOL, label qui atteste du caractère solidaire et transparent d’un produit financier.
Lita.co a mis en place une procédure rigoureuse de sélection des entreprises. Tous les projets proposés ont été analysés, discutés, sélectionnés par une équipe d’analystes et un comité d’investissement indépendant. Seules 5% des sociétés qui candidatent sont présentées sur la plateforme

Les monnaies citoyennes renforcent les filières agricoles

par Antonin Calderon & Jean Rossiaud (Monnaie Léman/ APRES-GE,
en collaboration avec Gaëlle Bigler (FRACP / URGENCI)

Voici le troisième numéro de la série que nous avons entamée en octobre, sur le thème des « monnaies locales », après un exposé général des avantages et des défis des monnaies locales à travers l’exemple du Léman (octobre 2018) et des pistes de collaborations et des synergies entre monnaie locale et alimentation durable (décembre 2018), nous vous proposons aujourd’hui de réfléchir en termes de filière, pour différents type de produits agricoles, et en partant une nouvelle fois de l’expérience genevoise : de la semence à la production, de la production à la transformation, de la transformation à la distribution, de la distribution à la consommation. Les cinq filières agricoles clés sur lesquelles le Léman et la Chambre de l’Economie sociale et solidaire (APRES-GE) travaillent actuellement sont les suivantes :

La bière : du houblon à la pinte

Les légumes : de la fourche à la fourchette

Le pain : de la graine au pain

Le bois : de l’arbre au stère

Le vin : du pied au verre

Chaque filière présente ses particularités, et chaque acteur – chaque maillon de la filière – sa réalité et ses enjeux propres. C’est pourquoi il est particulièrement intéressant de rassembler les différents acteurs d’une filière autour de la même table, afin de réfléchir ensemble aux flux de valeur – et aux flux monétaires qui en découlent – actuels et potentiels. Nombreux sont les acteurs économiques qui n’ont généralement pas le temps de prendre ce recul. La monnaie locale offre aux producteurs une belle opportunité de renforcer les liens entre eux, et entre eux et les consommateurs, et ainsi de consolider l’économie locale, face à la concurrence des marchés globalisés. Le service apporté par la monnaie locale est la « facilitation économique » : c’est une forme de courtage qui permet aux producteurs de mieux choisir leurs fournisseurs locaux, et en cas de surproduction d’écouler les stocks dans la communauté de paiement.

Lire la suite de l’article sur le site du RIPESS…

L’alternative du commun

Sous la direction de LAVAL Christian, SAUVÊTRE Pierre, TAYLAN Ferhat

Editions Hermann, 27 Février 2019

Présentation

Ces dernières années, on observe dans les pratiques comme dans les réflexions théoriques une véritable « explosion » du thème du « commun », devenu une référence centrale pour de multiples foyers d’expérimentations politiques et économiques (mouvements altermondialistes et écologistes, défense des services publics, résistances paysannes, coopératives, expérimentations numériques collectives). Avec une vitesse rare pour une notion nouvelle, le commun s’est mondialement imposé en tant que grand concept politique de ce début de XXIe siècle. Il admet pourtant des acceptions fort différentes, parfois contradictoires. Cet ouvrage, issu d’un colloque de Cerisy, est consacré aux enquêtes et terrains permettant d’éclairer les enjeux théoriques, pratiques et historiques de ce concept, ainsi qu’aux propositions stratégiques qui en font aujourd’hui le principe de l’alternative au capitalisme.

Auteurs

Alain AMBROSI, Marie-Hélène BACQUÉ, Luca BASSO, Jean-François BISSONNETTE, Benoît BORRITS, Isabelle BRUNO, Claire CARRIOU, Philippe CHANIAL, Patrick CINGOLANI, Lorenzo COCCOLI, Alexis CUKIER, Anne D’ORAZIO, André DAL’BO DA COSTA, Pierre DARDOT, Léa EYNAUD, Daniela FESTA, Franck FISCHBACH, Haud GUEGUEN, Valerian GUILLIER, David HAMOU, Pauline JULIEN, Christian LAVAL, Claude LE GUOUIL, Mauve LÉTANG, Fabien LOCHER, Lionel MAUREL, Arnaud MÈGE, Francine MESTRUM, Massimiliano NICOLI, Nilton OTA, Hervé OULC’HEN, Ana Paula PACHECO, Luca PALTRINIERI, Véronica PECILLE, Franck POUPEAU, Judith REVEL, Grégory SALLE, Emine SARIKARTAL, Pierre SAUVÊTRE, Selma Cristina SILVA DE JESUS, Michele SPANO, Frédéric SULTAN, Ferhat TAYLAN, Delphine THIVET, Francis VERGNE

Vers une civilisation de la vie – Entreprendre et Coopérer

Olivier Frérot

Quelles initiatives sont prises aujourd’hui par des personnes, des collectifs dans les différents domaines de la vie sociale, conjuguant bien-être personnel et collectif, et respect de la planète ?

Comment ces initiatives dépassent-elles les blocages existants dans nos sociétés ?
Quelles valeurs émergent, permettant de comprendre et d’agir pour une civilisation de la Vie ?
Sur quelles démarches s’appuyer pour entreprendre, afin de garantir la construction d’une société neuve et vive

Cet ouvrage est un guide pour mieux comprendre les mutations sociales actuelles, pour identifier les valeurs en émergence et renforcer les initiatives porteuses de Vie.

Illustration: Annie Demongeot

Pour commander le livre, cliquez ici…

Découvrir l’Intelligence collective

Olivier Piazza

Dunod – Septembre 2018

Sujet «  tendance  » car stratégique et vitale pour les organisations, l’intelligence collective est le résultat des interactions multiples des membres d’une communauté. Elle vise à ce que la performance et la créativité de chacun soient démultipliées par l’action interactive avec les autres membres du groupe. Elle favorise l’accomplissement de tâches complexes par l’effet de synergie ainsi que l’innovation et la créativité.

Olivier Piazza est coach, facilitateur et enseignant. Co-Directeur des D.U. Executive Coaching, Intelligence Collective & Management Université de Cergy Pontoise.

Voir le livre sur le site de l’éditeur…

Journal de Culture & Démocratie

Le Journal de Culture & Démocratie n°48 s’intéresse à la question du travail.

Le travail définit beaucoup plus que nous ne le pensons notre itinéraire de vie et ce dossier explore ce que travailler veut/devrait dire. Il propose des repères théoriques et expérientiels, des perspectives et du recul pour échapper à la pression univoque du fameux « jobs, jobs, jobs » !

La table des matières s’ouvre notamment avec une analyse des liens rarement explicités, entre travail et démocratie. Suivent une réflexion sur les relations entre travail et numérique, des retours d’expériences sur d’autres formes d’organisation du travail, des approches critiques sur le rôle des artistes dans la recherche-action, des restitutions de regards artistiques sur l’univers du travail, un point de vue de syndicaliste différent de ceux que relaient à l’envi les médias grand public, une sélection de films pour mieux voir ce qui se joue dans les usines et les entreprises, bref, un voyage multiple au coeur des interrogations et des réinventions à l’oeuvre aujourd’hui dans le champ du travail.

On trouve notamment au sommaire de ce numéro un article intitulé « Ce que fait l’économie collaborative au travail. Entretien avec Michel Bauwens | Propos recueillis par Irene Favero » :

Si vous deviez expliquer à un enfant ce qu’est le pair à pair, qu’est-ce que vous lui diriez ?

Je lui dirais que c’est ce qu’il peut faire dans sa classe, c’est-à-dire parler à tout le monde sans demander la permission, et s’imaginer qu’il peut faire ça avec tous les habitants de la terre. Le P2P, c’est cette capacité de pouvoir parler à tout le monde pour faire des choses ensemble et s’organiser. Aujourd’hui, plutôt que de le faire uniquement avec des gens qui sont près de chez nous, grâce aux nouvelles technologies, nous pouvons le faire dans le monde entier. Avant, quand on s’adressait à une masse, on était obligé de passer par une hiérarchie. Aujourd’hui nous avons des moyens technologiques pour s’auto-organiser dans le monde entier selon des intérêts communs et le désir de créer et partager de la valeur ensemble.

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Les communs: le modèle de “l’après” capitalisme libéral

Avec l’aimable autorisation de Myriam Bouré d’Open Food France, nous reproduisons ici son article sous licence  CC BY-NC 4.0

Comme le rappelle Nicolas Hulot à l’annonce de sa démission du gouvernement, difficile de combiner capitalisme libéral et écologie. Le modèle des communs ne serait-il pas le modèle d’avenir, post capitalisme libéral, conjuguant performance économique, sociale et environnementale ? Décryptage, en s’appuyant notamment sur l’exemple d’Open Food Network.

Le rang des supporters des communs ne cesse de s’agrandir. Gael Giraud directeur de l’Agence Français du Développement en a même fait un des axes primordiaux de la stratégie de l’AFD. Alors comment les communs vont-ils renverser le capitalisme libéral ?

Pour répondre à cette question, je vous propose ici quelques pistes de réflexion s’appuyant sur des exemples concrets issus de ma propre expérience, mais qui mériteraient d’être étayés par une analyse plus exhaustive.

Le rang des supporters des communs ne cesse de s’agrandir. Gael Giraud directeur de l’Agence Français du Développement en a même fait un des axes primordiaux de la stratégie de l’AFD. Alors comment les communs vont-ils renverser le capitalisme libéral ?

Pour répondre à cette question, je vous propose ici quelques pistes de réflexion s’appuyant sur des exemples concrets issus de ma propre expérience, mais qui mériteraient d’être étayés par une analyse plus exhaustive.

1- Performance économique : de nouvelles possibilités d’économies d’échelles

1.1- L’exemple d’Open Food Network : mutualisation de ressources à large échelle

Prenons l’exemple du logiciel open source Open Food Network. Ce logiciel est porté par une communauté d’individus dans le monde entier, qui collaborent à son développement. Le code est sous licence libre, AGPL, signifiant qu’au delà de cette communauté, tout autre personne morale ou physique peut utiliser ce code et construire dessus, à condition que ces développements soient aussi partagés sous la même licence, créant ainsi un “effet d’abondance démultiplicateur”.

Le logiciel a pour objectif d’encapaciter les opérateurs de circuits courts alimentaires, d’une manière non prescriptive, et ainsi, de permettre à ces opérateurs de se démultiplier, d’essaimer, de gagner en efficacité sur leur gestion, de se développer pour atteindre la taille critique qui leur permet d’être pérenne, etc. Sans imposer un modèle de distribution spécifique (AMAP, “ruches”, groupements d’achat, etc.) le logiciel se veut assez flexible pour permettre à tous ces différents acteurs d’en bénéficier.

En terme de fonctionnalités, 90% des besoins de ces opérateurs de circuits courts sont grosso modo les mêmes, quel que soit le modèle de fonctionnement de l’opérateur, et dans tous les pays du monde. Fort de ce constat, l’idée des commoners revient à dire : développons en commun un outil de gestion, et partageons-en l’usage ! Cela signifie: division du coût de développement par un nombre important d’utilisateurs de la fonctionnalité.

1.2- Quel est le niveau de mutualisation pertinent ?

Le projet Open Food Network s’organise selon un principe de subsidiarité: la mutualisation, et les décisions afférentes, est opérée à l’échelle la plus adaptée selon la nature du commun.

Il y a donc dans Open Food Network 3 “niveaux de communs” gouvernés par 3 communautés :

  • Communauté des affiliés nationaux/régionaux (en bleu) : gouverne en commun le logiciel libre OFN
  • Communauté des hubs alimentaires d’un pays / d’une région (en vert) : gouverne en commun l’affilié national/régional = entité “coopérative” qui déploie et offre en accès SaaS le logiciel OFN
  • Communauté des producteurs et acheteurs (mangeurs finaux, restaurateurs, etc. En jaune.) : gouverne en commun le hub alimentaire local

Cette organisation permet de conserver la gouvernance adaptée à la ressource gérée “en commun”, donc la souveraineté des utilisateurs de la ressources, mais aussi d’optimiser la gestion et le financement nécessaire pour la préservation et le développement de cette ressource.

2- Performance sociale : un renouveau démocratique

On pourrait définir un commun comme “une ressource matérielle ou immatérielle gérée par une communauté qui en partage l’usage”.

Tout est commun.

Exemples :
– Une cage d’escalier, ou le bâtit d’un immeuble, est un commun pour la communauté des habitants de l’immeuble.
– L’air, les océans, les forêts (poumon de la planète) sont des communs de la communauté des êtres vivants de la planète.
– L’eau d’un fleuve est un commun de l’ensemble des êtres vivants depuis sa source jusqu’à l’estuaire.
– Les ressources du sous-sol de la terre sont un commun de l’ensemble des habitants de la planète.
– Une bibliothèque, un parc, les trottoirs et routes d’un quartier sont des communs pour l’ensemble des habitants du quartier.
– Un marché ou une épicerie est un commun pour les producteurs, travailleurs et acheteurs de ces circuits de distribution.
– …

Bien sûr, il n’est pas rare que ces communs soient “accaparés” par un acteur souhaitant en tirer profit, et soumettre les communautés qui en dépendent à ses propres règles. Ou simplement, par effet rebond du système capitaliste dans lequel nous sommes, empreint par la culture de ce système, nous ne savons comment faire autrement, quels modèles économiques construire autre que ceux du capitalisme libéral.

En basant la gouvernance de ces communs sur l’inclusion de l’ensemble des parties prenantes de ces communautés, et en utilisant des méthodes de facilitation permettant réellement de faire émerger l’intelligence collective, il n’y a plus de laissés-pour-compte, plus de déséquilibres dans le partage de la valeur.

On peut citer l’exemple d’Alterconso à Lyon, SCIC composée de 50 producteurs, 800 familles et 6 salariés. Ils organisent la distribution de 7 types de paniers (légumes, viande, produits laitiers, pain, etc.) via 14 points de retraits à Lyon. Avec un système de tarification sociale où ceux qui gagnent peu paient 0% de commission, et ceux qui gagnent plus 20%. Où les producteurs contribuent via une commission de 12 à17% selon le service logistique que leur apporte la coopérative, donc selon leur “utilisation du commun”. Les salariés, les producteurs, reçoivent un salaire digne pour leur travail. Les consommateurs ont accès à des produits sains, biologiques, quel que soit leur niveau de revenus. Voilà la puissance du commun. L’intelligence collective qui invente un modèle prenant en compte les contraintes de chacun, respectant chaque individu.

3- Performance environnementale : qui dit mutualisation dit moindre pression sur les ressources

Prenons un exemple pour illustrer : le cas de la logistique des circuits courts. Aujourd’hui, chaque groupement d’achat, chaque AMAP, chaque “ruche”, chaque coopérative locale, va dans la grande majorité des cas organiser sa logistique dans son coin.

Dans beaucoup de cas même, comme pour les AMAP ou nombre de groupements d’achat, chaque producteur va se déplacer jusqu’au point de retrait de l’AMAP, ou le lieu de dépôt du groupement d’achat. Aller: camionnette à moitié pleine. Retour: camionnette vide. Les producteurs font parfois plusieurs heures de route pour livrer les points de distribution, notamment lorsqu’ils livrent dans les grandes villes, et passent parfois une journée entière à faire les livraisons. Tout cela n’est pas performant, ni économiquement, ni environnementalement, ni socialement. Avec une telle logistique, difficile aussi pour ces modèles de “passer à l’échelle” et devenir le modèle dominant.

Alors imaginez : si l’on construisait, avec l’ensemble des acteurs des circuits courts, un service logistique en commun, utilisant leurs données pour construire à chaque instant les routes les plus optimisées prenant en compte l’ensemble des acteurs de l’écosystème. Fini les silos donc! Tous ces acteurs indépendants, distribués sur les territoires, pourraient décider de mutualiser leurs données de flux prévus pour, via l’analyse de ces “mégadonnées” (“big data” pour les anglicistes) construire ensemble un service logistique en commun. Cette vision n’est pas juste un rêve, nous avons posé les premiers pas via l’initiative Data Food Consortium.

Plus simplement: acheter en commun et partager l’usage d’une voiture, organisée par la coopérative Citiz, ça veut dire produire moins de voitures donc moins de pression sur les ressources. Acheter en commun des Fairphones via la coopérative Commown et les louer, assurant ainsi leur réparation et durabilité maximum, c’est limiter la pression sur les ressources. Se fédérer à plus de 15000 sociétaires autour de la coopérative Enercoop qui organise la distribution d’électricité 100% renouvelable, c’est organiser ensemble, en commun, la sortie du nucléaire et du charbon.

Les communs : un moyen de réconcilier capitalisme libéral et écologie?

Les “commoners” sont des libéraux. Ils défendent la liberté et l’initiative individuelle. Mais ce sont des libéraux pragmatiques. Ils ont compris qu’ils doivent coopérer pour organiser des systèmes performants :

  • dont ils gardent la souveraineté,
  • qui leur permettent de satisfaire leurs besoins,
  • et assurent la préservation des ressources dont ils dépendent sur le long terme.

Faire ensemble. Faire communauté. Les commoners sont les entrepreneurs qui inventent le post-capitalisme.

Les commoners ne jettent pas le bébé capitalisme avec l’eau du bain. Ils inventent un nouveau/post capitalisme, un capitalisme “citoyen” où la propriété d’une entreprise n’est plus dans les mains d’investisseurs cherchant à maximiser leur retour sur investissement, mais dans les mains de citoyens souhaitant être souverains des systèmes dont ils dépendent et finançant de façon collaborative ce commun. Dans ce nouveau capitalisme, le retour sur investissement ne se mesure pas seulement sur la performance financière (atteinte de l’équilibre financier), mais aussi sur les performances sociales et environnementales, comme le propose par exemple la comptabilité en triple capital. Selon les modèles de communs, ils peuvent même abroger la propriété et vont alors au-delà du capitalisme : certains communs, les biens communs mondiaux, appartiennent à tout le monde, comme l’air par exemple.

Les commoners sont pour la croit-sens. Faire grandir le sens. Mais pas la croissance sans limite, car cette croissance infinie déconnecte les usagers de la gouvernance des systèmes.

Alors, les communs ne seraient-ils pas le modèle le plus prometteur pour remplacer le modèle du capitalisme libéral qui conduit l’humanité à sa perte?

Voyage pour Terreland

Paul Raskin

Traduction de Olivier Petitjean

Tellus institute 2018

Nous sommes entrés dans la Phase planétaire de la civilisation. Des liens d’interdépendance se sont tissés entre l’humanité et la Terre, jusqu’à former une seule communauté de destin : ce proto-pays surplombant appelé ici Terrelande. En ce XXIe siècle tourmenté, le drame de l’évolution sociale va se jouer sur une scène mondiale, face à de nombreux périls, qui pourraient donner raison à ceux qui présagent un avenir des plus sombres. Et pourtant, une Grande transition vers une civilisation planétaire où nous mènerions des vies plus riches dans un environnement sain est encore possible. Mais comment ? Quelles formes de conscience et d’action collective peuvent-elles nous réorienter vers un tel avenir ? Qui mènera la marche ? À quoi pourrait ressembler ce nouveau monde ? Voyage pour Terrelande propose des réponses, en expliquant le moment de l’histoire du monde dans lequel nous nous trouvons et les défi s qu’il implique, en soulignant le rôle déterminant que devra jouer un mouvement citoyen mondial pour faire advenir les transformations nécessaires, et en esquissant la civilisation florissante qui pourrait nous attendre de l’autre côté de la Grande transition. Nous sommes à un tournant : notre odyssée vers un monde différent a déjà commencé, mais la destination fi nale dépend de choix et de luttes encore à venir. Avant tout, nous devons commencer par empêcher d’advenir les futurs terrifi ants que nous craignons. Mais notre véritable tâche est de faire naître cette Terrelande plus belle que nous et nos descendants méritons.

Lire le livre (PDF)

Vers une république des biens communs

Ouvrage coordonné par Nicole Alix, Jean-Louis Bancel, Benjamin Coriat, Frédéric Sultan

Les liens qui libèrent : 29/08/2018

Des jardins partagés aux logiciels libres, des encyclopédies en ligne aux recycleries installées dans les quartiers des villes ou dans les campagnes, les «communs» semblent essaimer partout. Mais pourquoi ce succès ? Et comment expliquer cet essor ?

Cet ouvrage montre comment nous sommes entrés dans une phase nouvelle, celle de l’enracinement des communs dans la société, de leur extension à des domaines sans cesse élargis de la vie sociale et de leur pérennisation dans le temps. Car les auteurs partagent cette conviction : le commun n’est pas destiné à venir compenser les déficiences d’un monde capitaliste et marchand. Instrument d’une citoyenneté refondée, le commun comme les hybrides auxquels il ne peut manquer de donner lieu (mutuelles de travail, coopératives «ouvertes», plateformes numériques, etc.) ont vocation à se déployer comme formes économiques majeures, au service du bien commun.

En tirant parti de l’expérience mutualiste, coopérative et associative, ce livre s’efforce de penser dès aujourd’hui la connexion et la coopération entre communs pour aider à ce que cet avenir se réalise. Si l’on veut échapper à l’enfermement des communs dans un monde fait d’îlots séparés, il faut d’emblée envisager les relations des communs à l’entreprise, à la ville, au territoire, à l’action citoyenne, et commencer à préfigurer et à anticiper dans la pensée comme dans l’action ce que pourrait être une république des communs.

L’ouvrage collectif contient un chapitre intitulé « Comment créer une véritable économie du commun ?« , co-écrit par Michel Bauwens et Maïa Dereva de la P2P Foundation.

La problématique des « communs » en France

Pérez (Roland)Zimnovitch (Henri)

Type de publication: Article de revue

Revue: Entreprise & Société 2018 – 1, n° 3 varia

Résumé: La présente note vise à présenter l’importance prise par la problématique en termes de « communs » ces dernières années en France et, plus particulièrement, le rôle qu’a joué, à cet égard, les travaux d’Elinor Ostrom. Dans ce même numéro sont présentées trois recensions d’ouvrages représentatifs de la vitalité actuelle de la thématique des communs.

>> Acheter l’article en ligne

L’Atelier Paysan : un bilan impressionnant, une croissance exponentielle, et toujours autant de projets

Depuis 2009, ce collectif de paysan⋅ne⋅s, de salarié⋅e⋅s et de structures citoyennes et du développement agricole développe une démarche innovante de réappropriation de savoirs paysans et d’autonomisation dans le domaine des agroéquipements adaptés à l’agriculture biologique.

Fabrice CLERC est co-gérant de l’Atelier Paysan. Il a bien voulu répondre aux questions de Michel Bauwens pour faire le point sur le développement du collectif et sur ses projets.

L’évolution de l’Atelier Paysan : comment passer un cap de croissance ?

Notre structure est jeune, elle a connu un développement significatif ces dernières années qui s’est accompagné d’ajustements nécessaires mais qui ne suffisent plus. Nous avons  dépassé le stade de l’artisanat. Aujourd’hui, nous avons pris conscience de manière aiguë que nous étions arrivés à une limite logistique, humaine et économique de notre organisation. Il nous faut travailler à l’Atelier Paysan de demain. Nous ne pouvons pas continuer à fonctionner comme nous le faisions jusqu’à présent.

Il y a cinq ans, nous avons investi dans notre mobilité (fourgons mobiles avec des remorques) pour tenir des formations, des sessions de prototypages, etc… (soixante à quatre-vingt déplacements par an). Nos camions sont maintenant épuisés, nous n’avons pas de transpalette pour les charger et les décharger (car il n’y a pas de cour bétonnée devant les locaux). Tout se fait à la main, nos colis se réalisent dans notre cage d’escalier, il n’y a pas l’ergonomie nécessaire pour une inscription dans la durée.

Nous sommes dans une aventure de transformation sociale sur une thématique singulière mais avec une visée politique forte (transformation radicale des modèles agricoles et alimentaires). C’est donc un effort considérable, qui n’est pas facile à porter. La structure se place dans des rapports de force qui ne nous sont pas forcément favorables, dans une précarité de moyens matériels et humains. Il nous faut changer de monture. Cela fait partie d’une crise de croissance, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Il nous faut d’autres moyens.

Nous ne pouvons plus être seuls à porter ces thématiques là, il faut renforcer l’émergence de dynamiques locales, dans toute leur diversité. Nous sommes dans de la transmission de savoir, le colportage de communs, nous sommes des passeurs, et l’essaimage se fait de manière organique. Nous avons testé des dizaines de modalités d’essaimage. Mais cette diversité dans notre essaimage n’a pas encore atteint un degré d’autonomie suffisant. Par exemple, le nombre de paysans qui se rendent dans des centres de formation pour transmettre le projet de l’Atelier Paysan augmente de plus en plus. Mais les gens qui reçoivent le discours se tournent ensuite vers l’Atelier Paysan, et on ne peut pas dire que c’est satisfaisant si la responsabilité de l’accompagnement se concentre sur nos seules épaules.

Nous avons donc trois pistes majeures de consolidation de notre structure pour le long terme :

  • travailler au renforcement de notre essaimage et mieux mettre en mots ce que signifie essaimage, créer des conditions d’animations locales (visites chez des paysans par exemple) avec l’Atelier Paysan en soutien mais pas en intervention ;
  • Repenser notre modèle de formation continue, et former les futurs accompagnants locaux avec un cycle complet, dont les contenus seraient apportés par nous et par nos partenaires. Cela pourrait passer par la mise en place d’une formation diplômante sur plusieurs mois.
  • Faire émerger un centre l’Atelier Paysan qui nous permette de nous bénéficier d’un outil de travail raisonnablement adapté à nos besoins logistiques et stratégiques.

Au niveau du financement, nous sommes toujours en progression. Nous arrivons à trouver des moyens qui nous cantonnent à la frugalité. Car il y a une constante : pour rentrer 100, il faut travailler 130 ou 140. Le financement de nos travaux d’intérêt général est structurellement déficitaire, et ne résiste que par le fait qu’il y a des hommes et des femmes qui s’investissent plus que la moyenne dans l’aventure. Sinon, on n’existerait pas.

Dans l’immédiat nous avons intégré de nouveaux bureaux, mis en place de nouveaux locaux techniques, créé deux postes de coordination et nous avons des perspectives de renfort avec profils très expérimentés.

La dimension collective du portage d’un projet politique est importante. A plus d’épaules on va plus loin. Cela fait 3 ans que nous nous investissons dans le Pôle Inpact national (collectif composé de dix des principales structures qui pensent la question agricole et alimentaire autrement au niveau national).

Le projet USAGES : pour faire émerger des communs issus d’innovations ascendantes

Le Réseau Rural Français (il en existe dans chaque pays d’Europe) animé par le Ministère de l’Agriculture et le Commissariat Général à l’Egalité des Territoires a lancé en 2015 un appel à propositions intitulé “Mobilisation Collective pour le Développement Rural” afin de stimuler l’émergence d’initiatives collectives. Nous y avons répondu pour faire plus et mieux que ce que nous faisions jusqu’à présent, pour faire émerger des communs issus d’innovations ascendantes, avec une implication intense des paysans dans ces technologies.

Le projet s’est construit sur quatre axes :

  • renforcer les travaux de recherche et développement et de recensement des innovations qui existent déjà, accompagner des groupes pour la conception de machines pour lesquelles ils ont un besoin d’accompagnement.
  • diffusion : production des livrables issus de la partie R&D : tutoriels, chroniques d’innovations paysannes, documents thématiques (auto-construction de bâtiments en grumes, transformation à la ferme et technologies appropriées, ergonomie et technologies appropriées, gestion des couverts), exposition “Machines et bâtis agricoles, des communs en exposition” (120 planches disponibles version imprimée en prêt ou accessibles en ligne qui présentent la démarche, le projet politique et une centaine de bâtiments).
  • analyse : s’associer avec des acteurs de la recherche académique pour venir analyser la réalité de nos travaux, d’un point de vue sociologie, économie, efficacité collective. Nous avons beaucoup affiné les questions de recherche et avancé dans les prises de contacts pour traiter cet impensé scientifique. Un collectif de chercheurs va se lancer à l’automne prochain dans un gros programme de recherche autour de la question de l’économie de la machine agricole de 1945 à aujourd’hui, avec pour objectif de décortiquer les tenants de l’élaboration  des politiques publiques, les histoires des développements technologiques à marche forcée, etc…
  • décloisonnement : beaucoup de dynamiques rurales et agricoles relèvent de ce type d’approche ascendante, nous souhaitions recenser les citoyens qui se penchent sur ces problématiques. Notre projet politique est global.

Un des nombreux thèmes que nous avons abordé via ce projet est celui de la transformation alimentaire. Celle-ci est aujourd’hui massivement industrialisée. Notre agro-industrie, basée sur une agriculture de flux, a centralisé la transformation alimentaire dans des usines. Progressivement, les technologies ont été adaptées à la transformation industrielle. Cela a entraîné un assèchement de la diversité des technologies de transformation à la ferme. Or cette transformation à la ferme est un enjeu important : celui de contribuer à un rapatriement de la valeur ajoutée sur les fermes, quand une partie significative des paysans en France vit sous le seuil de pauvreté. Une grande part de la richesse y compris gustative, organoleptique a disparu au profit de ces usines qui ont concentré les outils de production. De plus, les normes de production, d’hygiène ont été conçues et mises en place pour et par le monde industriel. Il y a un vaste enjeu à faire en sorte que les paysans puissent disposer à nouveau d’une gamme technologique simple, accessible d’un point de vue conception, et dont l’utilisation fait appel à un haut niveau de savoir-faire, au sensible, à l’expérience. Mieux vaut des cerveaux que des serveurs.

L’Atelier Paysan : un réseau qui se développe dans d’autres pays

  • En France (y compris l’Outre-Mer)

Un collègue est parti ce matin en Guyane pour donner une première formation aux techniques de l’auto-construction (une semaine), puis tester et permettre de s’approprier les concepts aux champs (essais, réglages, etc) pendant une deuxième semaine.

Il y a également des perspectives à la Martinique, en Guadeloupe, à la Réunion, la question agricole étant très importante dans les DROM, et particulièrement des technologies paysannes appropriées, d’autant plus avec l’éloignement territorial.

Nous testons avec ces expérimentations si le modèle est applicable dans d’autres contextes. Pour cela, il y a un gros temps de préparation, puis une transmission de savoir-faire et savoir-être. C’est un galop d’essai pour le moment. Nous mettrons en main des groupes de paysans des technologies qui sont modifiables, y compris sur le terrain durant la 2ème semaine. Ensuite nous ferons le point.

Nous n’allons pas là-bas au hasard. Ces structures nous ont contacté. Les propositions technologiques qui leur sont actuellement accessibles ne sont pas adaptées aux besoins locaux et ne sont que prétexte à l’import-export de machines qui ne leur servent à rien.

  • Dans le reste du monde

Au Québec : c’est notre essaimage à l’international qui a été le plus efficace. Nous avons donné une formation, et depuis ils font chaque année des formations avec des supports produits localement. Des producteurs se sont réunis pour faire de la R&D à la ferme. En y allant, nous avons contribué à faire en sorte que ce soit une démarche qui s’autonomise, ils n’ont plus besoin de nous. Ils ont été force de proposition, et un certain nombre des variantes technologiques qu’ils ont créées nous ont inspirés ici. Ca a bien marché parce qu’on est allé là-bas juste avec nos plans (convertis au système impérial d’unités). Ils se sont chargés de trouver un local et la mise en place des conditions logistiques pour que ça puisse avancer. Cette configuration est idéale : on y va une fois, et l’autonomie se met en place naturellement, à la sauce locale.

En Europe, et au-delà (Afrique) : nous sommes sollicités de plus en plus souvent, à tel point que nous en avons tiré la conclusion que nous sommes mal à l’aise avec l’idée de nous rendre dans ces pays avec une approche “développementiste”. Les technologies appropriées, il faut les voir et entendre un témoignage là où elles sont mises en oeuvre. Donc le préalable à nos déplacements à l’étranger est maintenant que les demandeurs viennent ici en France pour découvrir ce que nous faisons, puis c’est à eux d’imaginer les conditions de notre intervention sur place, ou d’une reproduction autonome et adaptée localement. Toute cette logistique nécessaire au développement de la pratique, si elle n’est pas directement prise en main, élaborée localement,  ne peut durablement émerger.

Deux membres d’un collectif grec sont venus l’hiver dernier pour une visite et un stage d’auto-construction, afin de vivre notre approche. Ils ont le projet d’investir dans un centre localement, adapté à leurs problématiques.

Des projets pour le futur

Comme évoqué dans la première partie de cet entretien, nous avons pris conscience collectivement de nos limites et l’objectif est de mener à bien notre changement de monture (essaimage et mise en place d’animations locales, formations plus autonomisantes, faire émerger un centre adapté à nos besoins logistiques et stratégiques) pour créer les conditions de la durabilité et la soutenabilité de notre projet.

Bien sûr, nous souhaitons que des personnalités politiques sensibles à nos travaux s’en emparent en respectant la singularité de notre approche. Mais il nous faudrait des relais qui ne soient pas dans la récupération et les apparences. C’est un gros travail que nous n’avons pas le temps de faire pour le moment.

Nous souhaitons également diversifier nos explorations en termes de thématiques de travaux comme par exemple la transformation alimentaire où nous avons intensifié nos travaux depuis six mois à un an.

Plus d’un millier de bâtiments/technologies/machines sont recensés et partagés sur notre site internet et dans notre forum. Sur cet aspect documentaire, encyclopédique, la stratégie logique est d’aller de plus en plus vers une complétude sur le plan technologique de l’ensemble des systèmes de production. Exemple : brasserie paysanne, boulange paysanne (avec des documents complets pour accompagner le cheminement des projets de A à Z). L’idée est de développer une cohérence et une autonomie des communautés paysannes sur l’ensemble des processus techniques, technologiques. Il est dommage par exemple de produire du blé de qualité puis de l’envoyer dans une minoterie où il sera mélangé avec d’autres grains industriels.

Nous voulons aussi participer à faire émerger une véritable contre-expertise paysanne, critique des technologies agricoles. C’est un des enjeux du programme de recherche qui sera lancé à l’automne prochain autour de la vaste question de l’Économie de la machine agricole en France. Ce travail passera par la mise en place de travaux d’enquête de paysans citoyens pour comprendre les déterminismes des choix en matière d’agro-équipements.

Dans les prochains mois, nous développerons une méthodologie d’accompagnement à la restructuration des friches agro-industrielles. Il y a un gros phénomène de renouvellement des populations paysannes, avec de nombreuses personnes qui ont envie de s’investir, et partant de l’existant, reprennent les grandes infrastructures agricoles désormais anachroniques pour en faire autre chose.

Nous allons travailler notre capacité d’accompagnement sur ce point précis, y compris pour accompagner des paysans qui sont en difficulté parce qu’ils subissent un fonctionnement qui leur a été imposé. Une part significative des populations paysannes vivent en dessous du seuil de pauvreté. En changeant de modèle, en re-configurant une ferme, il existe une chance de se restructurer et de repartir du bon pied en s’affranchissant du système en place. Nous devons accompagner ces personnes dans la difficulté ayant la possibilité de se projeter sur autre chose : c’est ce que nous appelons l’auto-reconfiguration accompagnée.

Le modèle contemporain tue le tissu social paysan. Dans le cas des paysans qui lâchent l’affaire, leur système n’est pas reprenable en l’état, et la vaste majorité des terres agricoles part à l’agrandissement. Les modes de production agro-industriels ne correspondent plus aux aspirations d’aujourd’hui, ne constituent plus un horizon désirable. Cette reconfiguration / transition n’a pas été pensée et il y a peu de capacité d’accompagnement. S’il y avait quatre ou cinq fois plus de travail agricole en France, ça ne serait pas grave, au contraire…

Propos recueillis par Maïa Dereva

Photo L’Atelier Paysan sous licence CC BY-NC-SA 2.0

Osons la fraternité ! Les écrivains aux côtés des migrants

Avec Michel Le Bris, Lola Lafon, Raphaël Glucksmann, Sami Tchak
& Christelle Labourgade et Maya Mihindou, auteures-illustratrices-peintres du livre
Invité d’honneur : Hassan Yassine, poète soudanais

Editions Philippe Rey, 2018

Trente écrivains et artistes racontent des histoires singulières de migrations. Ils parlent exils, exodes, familles brisées, espoirs trahis ou réalisés, surprenantes rencontres, expériences uniques : leurs paroles s’insurgent et appellent à une nouvelle fraternité. Des textes d’humour, des récits d’anticipation figurant un choc de civilisations sur fond de flux migratoires et d’autres textes dénonçant les violences et barbaries. Un ouvrage que l’on refermera sur une note d’espoir, avec une Déclaration des poètes et un Manifeste pour une mondialité apaisée, visant à transformer notre rapport à l’hospitalité. À travers cet ouvrage, ces auteurs accomplissent un acte artistique d’engagement, affirmant leur volonté de contribuer à un monde plus altruiste, animé par une éthique active de la relation.

Textes de Kaouther Adimi, Tahar Ben Jelloun, Pascal Blanchard, Patrick Boucheron, Patrick Chamoiseau, Velibor Ĉolić, Céline Curiol, Mireille Delmas-Marty, Ananda Devi, Laurent Gaudé, Raphaël Glucksmann, Christelle Labourgade, Lola Lafon, Michel Le Bris, J. M. G. Le Clézio, Claudio Magris, Achille Mbembe, Léonora Miano, Maya Mihindou, Anna Moï, Gisèle Pineau, Jean Rouaud, Lydie Salvayre, Elias Sanbar, Boualem Sansal, Felwine Sarr, Christiane Taubira, Sami Tchak, Chantal Thomas, Gary Victor.

P2P : un nouveau cycle de développement post-civilisationnel

Rajani Kanth, anciennement associé à l’Université Harvard (2007-2017), est l’auteur de livres provocateurs et controversés tels que Farewell to Modernism, Breaking with the Enlightenment et The Post-Human Society qui sont des critiques du « mauvais tournant » pris par l’euromodernisme. Il mène actuellement une série d’entretiens avec des penseurs sur le changement social, ici avec Michel Bauwens, fondateur de la P2P Foundation. C’est l’une des interviews les plus longues qui donne une bonne idée de l’état actuel de la pensée à la P2P Foundation.

Rajani Kanth : En résumé, qu’est-ce que le P2P ?

Michel Bauwens : Le pair à pair est une dynamique relationnelle qui permet à chaque individu de se connecter « sans permission » à n’importe quel autre individu. On peut aussi l’appeler « liberté de réseautage ». Cela a été une caractéristique de petits groupes humains, mais a été développé, récemment, sur une grande échelle grâce à la technologie, créant la possibilité de réseaux civiques mondiaux « open source » et de coalitions économiques génératrices qui sont comparables, ou même surpassent, tant les capacités des hiérarchies d’État que la dynamique du marché capitaliste.

Mais attention : le concept de P2P, basé sur la nouvelle structure des ordinateurs dans laquelle chaque serveur est autonome, est maintenant utilisé de deux façons concurrentes. Le premier, dont je me sers, c’est le pair à pair comme capacité de mise en commun, c’est-à-dire la libre association pour mettre en commun, mutualiser et partager les ressources ; et le second, c’est la vision anarcho-capitaliste, libertaire-propertariale, qui voit la société comme une collection d’entrepreneurs individuels. Entre le point de vue des communs et celui de l' »hyper-marché », il y a un monde.

RK : Pouvez-vous expliquer votre propre histoire/connexion avec cette notion ?

MB : J’étais un gauchiste nostalgique typique, et j’avais abandonné la lutte collective pour m’adapter à un système que j’avais rejeté. Mais au milieu des années 90, je sentais que tous les indicateurs planétaires, tant écologiques que sociaux, convergeaient dans la mauvaise direction. Personnellement, j’ai commencé à m’interroger sur mes propres activités : est-ce que je fais partie du problème ou de la solution ?

Travaillant dans une grande entreprise et forcé d’agir de façon contraire à mon éthique à de multiples occasions, j’ai senti que je devais changer. Mais c’est l’invention du World Wide Web en 1993, avec la capacité considérablement accrue de l’intelligence collective pilotée horizontalement, c’est-à-dire la capacité de coopération non locale en temps réel (ou en temps asynchrone), qui a été l’épiphanie. J’ai tout de suite pensé que, comme l’imprimerie au 15ème siècle, ce serait un moteur de changement, car il affecte la logique même des relations sociales. Ainsi, nous disposons d’un nouveau levier pour le changement social, c’est-à-dire le pouvoir du réseautage horizontal ou « diagonal », à grande échelle.

J’ai donc décidé de quitter ma fonction exécutive bien rémunérée pour passer deux ans, pendant un congé sabbatique en Thaïlande, à étudier les phases de transitions historiques et voir comment ce nouveau levier des structures pair à pair pourrait aider les personnes luttant pour créer le monde dont nous avons besoin pour survivre aux urgences planétaires. Comment pouvons-nous créer de nouveaux types de tribus basées sur la confiance, sur les affinités et les objets/objectifs partagés, qui pourraient fonctionner de manière translocale et transnationale, pour aider à servir une transformation globale ? Mon déménagement en Thaïlande et mon adoption dans la famille élargie de mon épouse m’ont permis de combiner une vie familiale chaleureuse et l’activisme dans des communautés translocales basées sur les affinités.

RK : Qu’est-ce qui vous a inspiré dans cette élaboration ?

MB : C’est une combinaison de différentes choses. Avant mon revirement, et depuis le milieu des années 90, la propagation de la logique de pair à pair dans différents domaines de la vie sociale devenait très évidente. J’ai commencé à compiler les exemples que j’ai trouvés dans un wiki spécialement dédié. Ma méthodologie était plutôt simple : rester empirique, rester cohérent, et penser à la narration la plus intégrative ayant un sens pour le changement social.

A partir de mon étude des transitions historiques, j’ai commencé à voir l’importance des formes embryonnaires qui accompagnent les crises des modèles civilisationnels précédents et mourants, et comment ces formes embryonnaires portent de nouvelles logiques sociales (elles le doivent, si elles ont vocation à résoudre les problèmes des systèmes précédents). Puis j’ai commencé à examiner les mécanismes de gouvernance et les propriétés des formes embryonnaires aujourd’hui, en particulier les communautés open source avec leurs communs, et les coalitions entrepreneuriales qui les entourent, puis l’émergence de communs urbains et physiquement productifs. Cela s’est traduit par une attention accrue à la façon dont ces micro-réseaux émergents pourraient être des modèles pour l’ensemble de la société.

Cela signifiait qu’il fallait prêter attention à la fois aux processus institutionnels fondés sur les biens publics et à la dynamique du marché des communs. J’ai essentiellement cherché comment la coop-tation des communs par l’État et le marché peut être inversée en son contraire, c’est-à-dire comment les communs et les commoners peuvent transformer les formes du marché et la gouvernance territoriale pour qu’elles travaillent à étendre les communs et les moyens de subsistance des commoners d’une manière qui soit durable pour la planète et ses habitants. Plus récemment, j’ai porté mon attention sur le passage d’une économie redistributive (qui est une économie extractive de valeur humaine et naturelle et tente de redistribuer ensuite) à une économie pré-distributive, et sur la limitation des dommages écologiques grâce à des pratiques régénératives.

Mon travail est une théorie pragmatique du changement social aujourd’hui, utile, je l’espère, pour accélérer cette transition, basée sur un engagement avec les commoners et leur expérience. Je veux que la P2P Foundation soit le collectif intellectuel des travailleurs autonomes précaires que je considère comme des agents vitaux du changement aujourd’hui, et soit un catalyseur dans le sens d’augmenter la vitesse de l’apprentissage collectif entre ces différentes communautés. Les communs sont aujourd’hui la catégorie centrale du changement, c’est-à-dire que les citoyens sont devenus directement productifs de valeur sociale en tant que contributeurs aux communs, et le pair à pair est la relation sociale clé pour rendre possible et développer ce changement au-delà des capacités du marché et de l’État. Si l’état originel de l’humanité était une tribu humaine étroitement liée, nous travaillons aujourd’hui sur une nouvelle strate de tribus proches et empathiques, basées sur la co-construction d’une valeur partagée.

RK : Qu’entendez-vous par économie « des communs » ?

MB : Une économie des communs est une économie où la création de valeur se fait autour de ressources partagées et où d’autres formes d’échanges humains ont été adaptés à ses propres besoins. L’économie des communs n’est pas une alternative totalitaire, mais plutôt une reconfiguration de l’économie de marché capitaliste, dans la logique des transitions précédentes. Aujourd’hui, on pense que la valeur n’est créée que sur le marché, puis redistribuée. Dans l’économie des communs, toutes les contributions sont reconnues, que ce soit au niveau des communs ou de la société, et les autres formes d’échange et de distribution sont redessinées pour servir les communautés productives créatrices de communs. Pensez au succès historique des entreprises de maximisation de la prière dans les monastères de l’Europe médiévale, qui utilisaient des infrastructures mutualisées. Pensez aux communautés open source comme l’équivalent, mais sans l’obéissance et l’abstinence qui nient la vie ; pensez à mutualiser tous les systèmes d’approvisionnement humains pour diminuer radicalement l’empreinte thermodynamique de l’humanité sur la planète.

Au cœur de la communauté des communs se trouvent des communautés productives ouvertes avec des communs immatériels partagés à l’échelle mondiale et des infrastructures physiques remutualisées à l’échelle locale. Ils interagissent sur des objectifs concrets, avec des coalitions entredonneuriales non capitalistes (c’est-à-dire « donner entre » plutôt qu’entreprendre ou « prendre entre »), soutenues par des organisations démocratiques, à but non lucratif, qui permettent et renforcent l’infrastructure de la coopération. Au niveau macro, cela donne une citoyenneté productive, une économie éthique et un État partenaire.

RKQuels pourraient être les obstacles à cette vision ?

MB : Jusqu’à présent, le bilan est qu’il y a eu de longues périodes de pré-civilisation, la civilisation étant définie comme des sociétés de classe, comme cela a été le cas pendant des dizaines de milliers d’années dans les sociétés égalitaires de chasseurs-cueilleurs ; ou les succès plus limités dans les civilisations de classe. Les communautés démocratiques médiévales ont duré 3 siècles, tout comme la démocratie grecque. Savoir si nous pouvons durer au-delà de cela, si nous réussirons, dépend de notre capacité à transcender complètement la société de classe, comme le suggère Keith Chandler, dans son brillant Beyond Civilization. Le mieux est de travailler avec des scénarios et de se concentrer sur celui que nous préférons.

Imaginez deux axes : l’abondance contre la rareté et l’égalité contre la hiérarchie. Le scénario 1 est celui que nous voulons, l’égalité dans l’abondance, en fonction d’une mutualisation réussie. Le scénario 2 est l’égalité dans la rareté ; Cuba pourrait être un modèle pour ce type de société.

Imaginez ensuite le scénario 3, la hiérarchie dans l’abondance. C’est ce que nous avons maintenant dans les modèles émergents du capitalisme cognitif, avec un nouveau féodalisme de l’information et des services, accessible uniquement à ceux qui ont des moyens financiers.

Enfin, le scénario 4, la hiérarchie dans la rareté, a été décrit dans le dernier livre de Latour : le survivalisme d’élite, avec une mortalité massive de la population humaine, l’expulsion dans la pauvreté et la subsistance des survivants pauvres, et avec une nouvelle élite survivant dans des enceintes de survie de haute technologie. Beaucoup de gens de l’élite se préparent exactement à cela, et ce projet exterminaliste est un grand danger.

RK : S’agit-il d’un autre projet utopique ?

MB : Bien que je n’aie rien contre les utopies et qu’elles soient nécessaires pour inspirer les gens avec de nouvelles visions du possible, je considère que mon propre travail est explicitement non utopique. Ma méthode consiste à examiner les pratiques et les exemples de la vie réelle, et lorsque suffisamment de signaux faibles apparaissent pour prouver qu’il s’agit d’une véritable tendance, à analyser la logique sous-jacente de ces formes embryonnaires. Ce n’est qu’à partir de là que je commence à faire des tentatives de visualisation sur ce à quoi ressemblerait une société si elle présentait les mêmes logiques au niveau macro. Évidemment, ce n’est pas parce que les phénomènes émergent à la marge qu’ils vont nécessairement devenir dominants, voire survivre à long terme, mais je pense que c’est une méthodologie légitime.

J’ai deux remarques sur la résistance à l’utopisme. Tout d’abord, ce que nous considérons comme des utopies est souvent très réel. Par exemple, les socialistes utopiques avaient des communautés et des expériences réelles, par opposition aux marxistes qui rêvaient d’une autre société. Deuxièmement, les choses horribles que nous blâmons habituellement sur les utopies, comme l’Inquisition ou le stalinisme, étaient des consolidations du pouvoir utilisant les visions utopiques de manière purement idéologique comme moyen de propagande et de contrôle. Après trois décennies de néolibéralisme anti-utopien se légitimant par le réalisme capitaliste, je pense qu’un renouveau de la pensée utopique, au moins à petite dose, ne serait pas une mauvaise chose.

RK : Comment votre approche se compare-t-elle aux économies alternatives classiques comme le « socialisme » ?

MB : L’approche du pair à pair et des communs est très proche des traditions du socialisme civil du XIXe siècle, et plus encore de la doctrine sociale de l’Église catholique qui dit que la société civile doit être au centre de la société, avec des marchés et des formations étatiques à leur service. Les traditions socialistes dominantes sont devenues très centrées sur l’État, soit sous forme stalinienne et totalitaire, soit sous forme social-démocratique.

Notre approche est centrée sur la société civile. Nous considérons que tous les citoyens (c’est-à-dire tous ceux qui vivent à une époque donnée) sont productifs, c’est-à-dire qu’ils créent de la valeur pour la société. Mais nous croyons que nous avons besoin d’institutions centrées sur les communs, tant au niveau territorial qu’au niveau « virtuel », pour aller au-delà des simples égoïsmes corporatifs. Même les communautés des communs pensent d’abord à elles-mêmes, et non à la totalité de l’écosystème. Je ne crois pas aux sociétés qui sont de simples expressions de contrats, que ce soit entre individus ou entre communautés (comme le croient les anarchistes de gauche). La méta-gouvernance est nécessaire, et c’est probablement le cas dans un avenir prévisible, en particulier dans les sociétés structurellement inégales.

Les anarchistes croient que nous serions en sécurité sans l’État. J’ai tendance à croire que cela donnerait plus de liberté aux milices privées. Ce à quoi nous pouvons nous attendre, cependant, c’est un accroissement des capacités de coordination mutuelle de nos sociétés et de nos économies à mesure que la gouvernance fonctionnelle des communs se complexifie à des niveaux rendant l’État obsolète. Mais en attendant, nous avons besoin de mécanismes de facilitation et d’organisations infrastructurelles, ce que j’appelle l' »État partenaire ». Si l’approche par les communs peut être qualifiée de socialiste, c’est dans la mesure où la prise de décision est éclairée par des préoccupations sociales, écologiques et éthiques, plutôt que par de simples intérêts privés.

RK : Y a-t-il une critique du capitalisme dans votre vision ?

MB : Oui, le capitalisme sépare les producteurs de leurs moyens de subsistance, promeut des visions unilatérales de l’humanité et ignore les externalités sociales et écologiques. Cela conduit à un niveau dangereux d’inégalité, et donc d’instabilité sociale, et à une destruction continue, désormais dramatique et potentiellement mortelle, de la planète et de ses autres habitants.

Le néolibéralisme est une forme particulièrement pernicieuse du capitalisme, car il crée une insécurité totale et la lutte de tous contre tous. L’expérience de 400 ans est à peu près terminée, mais il survit comme un système zombie et a mis en place quelque chose qui pourrait être bien pire que lui-même. Cependant, malgré toutes ces critiques, nous devons reconnaître que les luttes populaires ont créé toutes sortes de contre-tendances, que les gens continuent de créer des formes non capitalistes et que cela a créé une société complexe satisfaisant des besoins que beaucoup de gens ne voudraient pas abandonner. Notre approche est donc de dire, gardons les progrès de l’éducation, de la santé, du logement et de la mobilité, mais mutualisons pour que leur fonctionnement devienne compatible avec la survie de la planète. En même temps, nous nous définissons comme post-capitalistes, parce que nous nous concentrons sur la création des modèles, plutôt que sur la résistance et la lutte « contre ».

RK : Comment passe-t-on de l’endroit où nous sommes à votre idéal ?

MB : C’est une question difficile. Notre stratégie est celle d’un entrelacement incessant de projets et de personnes, et d’une augmentation du niveau de compréhension et d’organisation mutuelle. L’idée est que, à mesure que le courant dominant se désintégrera par étapes, les alternatives renforceront également le pouvoir social et politique et deviendront de puissants attracteurs.

Nous voyons le commoner – la personne qui contribue aux objets sociaux communs, défend ce qu’elle aime et lutte pour la transformation des institutions sociétales afin qu’elles servent ces communs – comme le nouveau sujet. Nous croyons qu’il y en a une multitude, dès lors qu’ils cessent de se considérer comme des travailleurs dépendants du capital, mais comme des commoners qui construisent leurs propres moyens de subsistance – en ignorant la bête ou en l’utilisant là où ils le peuvent si cela correspond à leurs intérêts, et en luttant contre elle quand ils le doivent.

Pour l’instant, l’État-nation n’est plus un instrument clé du changement, nous devons donc nous concentrer sur la construction de communautés d’intelligence collective, transnationales et open source, c’est-à-dire une noopolitique pour la noosphère. Nous devons aussi construire des coalitions entredonneuriales transnationales, c’est-à-dire des organisations axées sur les moyens d’existence qui permettent la reproduction sociale autour de nos communs, et des unités de production cosmo-locales qui sont socialement pré-distributives, et écologiquement régénératives . Mais il n’y a pas encore de plan pour une épreuve de force finale. Cependant, ce schéma illustre assez bien notre approche, je pense :

RK : Quels mouvements actuels pourraient soutenir votre vision ?

MB : Je pense qu’il y a trois « courants » puissants qui convergent, composés de nombreux mouvements et projets différents. L’un est le mouvement de partage des connaissances et des choses, c’est-à-dire à la fois les mouvements open source mais aussi les véritables mouvements de « partage ». Les seconds sont tous ceux qui s’occupent et se battent pour l’environnement et la planète. Et enfin, les mouvements pour l’équité, l’égalité, la solidarité, le coopérativisme.

Le défi, c’est qu’ils doivent tous s’unir. L’égalité et l’écologie sont très étroitement liées puisque plus une société est inégale, plus les dirigeants iront au-delà des frontières planétaires tout en rivalisant avec leurs pairs. L’égalité assurera une descente plus douce, et une guérison plus rapide de la planète après les catastrophes inévitables qui nous attendent dans les décennies à venir.

Enfin, il est absolument impossible de résoudre ces deux premiers problèmes sans une intense mutualisation des connaissances et des ressources. Si les solutions restent privatisées et soumises au profit, nous ne pourrons pas non plus nous sauver nous-mêmes. Pour moi, le travail que nous faisons est de fournir un récit intégratif possible de sorte qu’il puisse y avoir beaucoup plus de coordination mutuelle, ce qui peut remplacer le récit de la société industrielle du travail par rapport au capital. Pour l’instant, tout ce qui doit se produire se produit, mais à une échelle minuscule, trop lentement et avec une énorme fragmentation de l’effort. Plus nous pouvons nous voir dans une histoire commune, impliqués dans un effort structurel convergent pour changer l’ADN même de nos sociétés, plus nous pouvons nous coordonner mutuellement et plus nous pouvons grandir rapidement à l’échelle nécessaire pour faire face à l’urgence mondiale.

RK : Comment définissez-vous la crise actuelle du monde des affaires, ses causes, etc.?

MB : Il s’agit essentiellement d’une convergence de trois maux sociaux, comme je l’ai suggéré précédemment :

1) le système qui croit à tort que les ressources naturelles et les êtres de la planète sont abondants, et que les ressources peuvent être sur-utilisées pour le profit humain à court terme

2) ce système croit que ce qui est naturellement abondant et partageable, essentiellement la culture et la connaissance humaine, devrait être rendu artificiellement rare et que le partage est une activité criminelle ; par conséquent le capitalisme n’est pas seulement un système d’allocation de pénurie, mais un système d’ingénierie de pénurie ;

3) enfin, tout cela est fait en augmentant les inégalités sociales et économiques et en créant une insécurité générale s’agissant des moyens d’existence.

Si tout cela est vrai, cela signifie que nos problèmes sont vraiment systémiques. Il ne suffira pas de rejeter uniquement le capitalisme, en tant qu’instanciation la plus récente de la société de classe et de ses maux, mais aussi de rejeter la société de classe en tant que telle, et de recréer, de façon plus complexe et élevée, des formes sociales plus égalitaires basées sur l’équilibre écologique et l’apprentissage mutuel massif pour l’intelligence collective.

RK : Dressez la liste de vos principales publications pour les curieux.

MB : J’ai écrit des livres en 3 langues jusqu’à présent. Un en néerlandais, De Wereld Redden, et un en français Sauvez le Monde, tous deux sous-titrés « Vers une société post-capitaliste avec P2P et les communs ». Il s’agit de conversations faciles à lire qui expliquent nos idées et propositions historiques, philosophiques, économiques, politiques et même spirituelles sur le changement sociétal.

Notre livre en anglais est plus académique et se concentre sur les aspects économiques, c’est-à-dire l’interaction des  communs avec des formes de marché transformées qui peuvent fonctionner pour les commoners et leurs moyens de subsistance, se distinguant nettement des modèles dominants et extractifs de ce qu’on appelle l' »économie du partage ». Nous expliquons les formes alternatives telles que les coopératives ouvertes et les coopératives de plates-formes ; vous pouvez le trouver ici.

Au printemps prochain (2019), Westminster Press présentera nos idées plus en détail. Nous avons beaucoup de livrets plus petits, basés sur notre recherche collective avec le laboratoire P2P – voir notre bibliothèque ici… Si vous voulez en savoir plus sur des sujets tels que la « souveraineté des valeurs », la « comptabilité ouverte et contributive », la coopération public-communs, etc., c’est ici que vous le trouverez. Notre laboratoire P2P est très actif dans la recherche de nos hypothèses dans la vie réelle avec des communautés réelles par le biais de la recherche-action, avec de nombreux articles scientifiques évalués par des pairs, voir ici.

RK : Y a-t-il un site Web que vous aimeriez mettre à la disposition des lecteurs ?

MB : Oui, la référence principale est notre wiki, qui contient également des liens vers notre blog. Pour faciliter la lecture des documents sur la transition des communs, nous avons développé un site spécialisé.

RK : Comment les personnes intéressées peuvent-elles soutenir votre projet ?

MB : Les gens se plaignent qu’il est difficile de nous aider, mais c’est essentiellement parce que nous sommes un réseau organisé plutôt qu’un réseau ou une organisation, ce qui signifie que nous avons peu la capacité de « tenir la main ». En gros, si vous acceptez de contribuer à la co-construction d’un savoir commun, et que vous êtes prêt à contribuer à notre base de ressources, vous trouverez le moyen  de vous connecter d’abord à notre communauté (via le wiki par exemple), et plus tard, de créer un moyen de subsistance autour de cet engagement passionné.

RK : Quelles sont les réalisations du P2P à ce jour ?

MB : il faut vous rappeler que nous travaillons en arrière-plan en tant que facilitateur du partage des connaissances plutôt qu’en tant que mouvement social actif nous-mêmes, de sorte que nous aidons les autres dans leurs réalisations. Mais nous avons une base de connaissances bien utilisée et en pleine expansion qui a accumulé 60 millions de visiteurs et atteint au moins 20 000 personnes par jour, toutes étant des personnes influentes à part entière. Nous avons consulté le gouvernement équatorien sur l’édification d’un savoir national commun et la ville de Gand sur un « plan de transition vers les communs ». Nous avons été invités dans des espaces influents comme le Vatican, la Chine et divers mouvements politiques. Nous avons été cités il y a quelques années comme l’influence la plus importante sur les espaces de travail autour des communs de Barcelone. Nous avons travaillé avec beaucoup de mouvements sociaux convergents, comme les coopératives et les mouvements des communs, avec de réels progrès dans des pays comme le Royaume-Uni et la France. Des initiatives locales concrètes, telles que la Commons Transition Coalition à Melbourne et diverses « assemblées des communs » en France, sont étroitement liées à nos idées. Nous avons aussi des échecs, comme par exemple notre travail en Équateur, où le gouvernement vient de rejeter nos recommandations et a opté pour une politique encore plus extractive ; ou avec Syriza, qui s’est inclinée devant la Troïka.

En ce moment, je suis très enthousiaste quant à mon association avec le mouvement coopérativiste/mutualiste SMart, qui se concentre sur l’organisation de la solidarité pour les travailleurs autonomes (freelances) et avec l’intérêt que nous portent des mouvements indigènes, qui utilisent nos idées dans leurs groupes d’étude, par exemple à Taiwan. Certains de nos associés ont été actifs localement, par exemple en créant des coopératives de production en Equateur. Nous sommes un tout petit grain de sable en termes d’influence « matérielle », mais en termes d’idées post-socialistes, je pense que nous sommes un acteur important pour que les mouvements de changement social puissent être entendus.

RK : Quel est votre meilleur scénario pour l’avenir imminent de la société mondiale ?

MB : Je l’ai évoqué dans une précédente question où j’ai présenté quelques scénarios. Notre meilleur espoir est de renforcer les forces sociales alignées avec le P2P et les communs pendant le bref intermède dans lequel notre civilisation se prépare à des catastrophes majeures, et d’avoir suffisamment de germes prêts à attirer ceux qui s’intéresseront de façon vitale à des formes alternatives économiques et sociales résilientes. Les choses vont probablement empirer avant de pouvoir s’améliorer, mais nous espérons que les « cellules imaginales » des communs seront un facteur important dans la diminution de la quantité de dommages pendant la période de transition.

RK : Comment la race, la classe, le genre et la culture figurent-ils dans votre projet ?

MB :

Aujourd’hui, il existe une tension avec différents types de  communs. Les communs traditionnels sont nombreux, mais avec l’offensive du capitalisme, les communs numériques et urbains se renforcent dans les pays avancés. Trouver un lien entre les deux est crucial pour renforcer les efforts dans le Sud. Dans les pays occidentaux, il existe une tension entre les  communs civiques que Thomas Piketty appelle la « gauche brahmane », c’est-à-dire les citoyens à haut niveau d’éducation mais à faible capital financier, qui sont les pionniers de nombreux communs urbains, et les communs des migrants encore plus nombreux, qui se limitent aux communautés ethniques et religieuses. Encore une fois, il faudra créer des liens vitaux.

La culture est cruciale, car si les communs contemporains sont par définition ouverts et autogérés, le regroupement par affinité (la version commune de la bulle filtrante) n’intègre pas toujours les communautés. Mais la force des communs est qu’ils créent un effort commun autour d’objets partagés qui sont destinés à être partagés, ce qui permet de surmonter de manière significative les conflits identitaires. Plus important encore, les communs sont un paradigme socio-économique important pour recréer massivement des flux de valeurs locales et ainsi créer des activités significatives pour ceux qui en sont exclus. C’est une réponse à la rage de Trump, qui n’est pas enracinée dans le protectionnisme et le nationalisme, mais dans la coopération transnationale et translocale au niveau immatériel, et sur la relocalisation de la production au niveau biorégional.

Tous ces changements sont sous-tendus par une évolution culturelle allant vers un renforcement de la coopération après l’atomisation de l’ère néolibérale. Nous devons travailler sur une culture de la coopération pour un « commun au delà de l’humain» (voir Zack Walsh dans the Arrow), qui a des aspects spirituels et écologiques forts, et surmonter le clivage sujet-objet introduit par les Lumières, mais sans abandonner les aspirations à l’égalité humaine.

La dernière chose que nous voulons, c’est remplacer un ordre mondial capitaliste dysfonctionnel par le retour d’une exploitation de classe bien pire. Je pense à la transition vers les communs comme à la création de tribus d’affinités mondiales, en harmonie avec un retour à l’affectivité locale, une « révolution archaïque » comme l’a dit Terence McKenna, qui combine le contact de proximité avec l’intelligence collective de haute technologie « convivialiste ». Le P2P n’est pas une utopie réactionnaire vers un âge d’or perdu ou vers des formes plus anciennes d’exploitation de classe, mais une synthèse brahmane ouvrière d’un nouveau cycle de développement post-civilisationnel.

RK : Le projet est-il eurocentré ?

MB : Le projet est centré sur le monde, tout en reconnaissant une pluralité de républiques possibles adoptées dans divers contextes culturels, territoriaux et translocaux. Mais il est enracinée dans les traditions émancipatrices qui se sont développées dans l’Occident historique, et qui peuvent se connecter avec des traditions similaires qui se sont développées dans d’autres contextes culturels et historiques – ce que j’appelle « néotraditionnel » parfois.

Comme l’a suggéré William Chandler dans Beyond Civilization, ce sont tous des marqueurs d’une tendance profonde à surmonter le traumatisme de la civilisation de classe, dont le cycle doit prendre fin si nous voulons préserver la planète sur laquelle nous vivons. La tendance actuelle à surmonter la racialisation, l’exploitation sexuelle et à considérer les humains comme des pairs contributeurs à part entière, correspond à l’aspiration profonde de l’homme d’avoir des communautés affectives chaleureuses en équilibre avec l’environnement et tous les êtres, dans lesquelles chacun est reconnu pour sa contribution aux communs. C’est une aspiration profonde de l’être humain, même dans les cultures actuellement non égalitaires. Je n’oublierai jamais que les réponses les plus enthousiastes à mes idées se trouvaient dans les communautés autochtones de l’Équateur.

Le professeur Rajani Kanth est économiste, philosophe et penseur social. Il a été affilié à certaines des universités les plus prestigieuses du monde et a également été conseiller auprès des Nations Unies, à New York.

Il est l’auteur/éditeur de plusieurs ouvrages académiques en économie politique, et culture-critique, romancier et poète, et a également écrit plusieurs scénarios. Il a enseigné dans les domaines de l’anthropologie, de la sociologie, des sciences politiques, de l’histoire, de l’économie et de la philosophie. Ses recherches portent sur l’économie politique, les études sur la paix, les études sur le genre, la cosmologie et l’environnement. Affilié à l’Université Harvard 2007-2017, il est administrateur du Congrès mondial pour la paix. Ses livres les plus récents sont : Farewell to Modernism, Peter Lang, NY, 2017 ; et The Post-Human Society, De Gruyter, Varsovie, 2015.

 

Article original publié en anglais sur le blog http://commonstransition.org/ sous licence Peer Production, P2P Attribution-ConditionalNonCommercial-ShareAlike , traduit avec l’aide de deepl.com et les corrections vigilantes de Pascale Garbaye.

L’économie comportementale en question

Jean-Michel Servet

Éditions Charles Léopold Mayer Paris

mars 2018

Un nouveau courant de l’économie prospère depuis le début des années 2000. À base d’expérimentations, il se propose de créer des modèles pour transformer la conduite des individus par la connaissance des biais qui régissent leurs comportements.
Les tenants de ce « nouveau comportementalisme » occupent une position de plus en plus dominante parmi les économistes, auprès des autorités publiques, de grandes fondations, d’entre-prises et même dans les médias. L’apparente simplicité de leur méthode, qui prétend notamment changer le sort des populations les plus démunies, redore le blason terni de l’économie, ainsi présentée comme compréhensible, accessible et utile.
Jean-Michel Servet déconstruit la rhétorique comme la pratique de ce mouvement qui représente, selon lui, non seulement une régression pour les sciences sociales, mais aussi une manière de discipliner les populations pour les amener à agir selon les dogmes d’une économie supposée efficace.
Parce qu’il semble ignorer les origines culturelles et sociales des actions humaines, le nouveau comportementalisme perpétue des hypothèses fondamentales de l’orthodoxie économique, revue et corrigée par le néolibéralisme.

L’auteur

Jean-Michel Servet est professeur honoraire de l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève. Il est chercheur associé au Centre d’études en
sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (université Paris Diderot), et à Triangle (École normale supérieure de Lyon et université Lyon 2).

Table des matières

I. Un succès suspect
>>Quand les individus deviennent cobayes
>>Quand l’économiste se fait plombier
>>Un courant aussi innovant que séducteur
>>Labellisation et nobélisation du nouveau comportementalisme
>>L’art du storytelling et le miracle du nudge
>>Une suprématie contestée
>>Une technique coûteuse
>>Une applicabilité et une réplicabilité des tests limitées
>>Des limites avérées, un unanimisme ancré

II. De la preuve par expérimentation, et de ses limites : un exemple ordinaire en Inde
>>La monnaie et la finance, domaines privilégiés des expérimentations
>>Un test emblématique de l’approche néocomportementaliste
>>Un nudge pour moins de cash au Chhattisgarh
>>Des hypothèses déconnectées de la réalité
>>L’or et l’épargne en nature oubliés
>>De la préférence pour la liquidité et des raisons d’épargner
>>Les résultats de l’expérimentation et leurs limites
>>Un détail omis : le libre arbitre des populations
>>Disciplination et dématérialisation : le nouvel horizon ?
>>Éliminer le cash

III. Chassez l’Econ par la porte, l’homo oeconomicus revient par la fenêtre
>>De l’éternel combat entre les Anciens et les Modernes
>>Une ouverture d’esprit, mais limitée
>>Les autres disciplines accessoirisées
>>Comment l’économie comportementaliste fait son marché en psychologie
>>Le primat de l’individu sur la société
>>De l’inconvénient de raisonner « en moyenne » : l’oubli des effets systémiques
>>Un déterminisme économique devenu implicite
>>Néolibéralisme et nouveau rapport à l’État

Conclusion – Retrouver la société
>>Les meilleurs alliés du néolibéralisme
>>Un courant contraire au progrès de la pensée
>>Des champs d’application restreints
>>Rejeter le dogmatisme comportementaliste pour repenser le collectif

Coopyright : enfin une licence à réciprocité pour faire le lien entre Communs et ESS ?

Un article de Calimaq initialement publié sur le blog https://scinfolex.com/ sous licence CC0 Domaine Public.

Depuis plusieurs années, un débat s’est engagé sur l’opportunité de créer de nouvelles licences, qui ne seraient ni des licences « libres » (du type GNU-GPL), ni des licences de « libre diffusion » (du type certaines des licences Creative Commons). De nombreuses propositions ont ainsi été élaborées, autour du concept de «licence à réciprocité renforcée». La première de ces tentatives a été la Peer Production Licence de l’allemand Dmitry Kleiner et le belge Michel Bauwens a dégagé de son côté la notion de « Copyfair », dont il fait une des briques essentielles pour un passage vers une « Economie des Communs ». Voici comment il résume ces idées :

Les licences copyleft permettent à quiconque de réutiliser des connaissances partagées à la condition que les modifications et les améliorations soient ajoutées en retour à ces mêmes communs. C’est une grande avancée, mais il ne faut pas faire abstraction du besoin d’équité. Quand on passe à la production d’objets physiques qui nécessite de trouver des ressources pour les bâtiments, les matières premières et des paiements pour les contributeurs, l’exploitation commerciale sans entrave de ces biens communs favorise les modèles extractifs.

Ainsi, il y a nécessité de maintenir l’idée de partage des connaissances, mais de demander également une réciprocité en cas d’exploitation commerciale de ces biens communs, afin que s’ouvre une sphère d’activités pour les entités économiques éthiques qui internalisent les coûts sociaux et environnementaux. Ceci peut être accompli grâce à des licences Copyfair, qui permettent le partage complet des connaissances, mais demandent la réciprocité en échange du droit de commercialisation.

Bauwens estime que les licences Copyfair constituent un des éléments qui permettront de jeter un pont entre l’approche par les Communs et le mouvement coopératif, en renouvelant ce dernier sous la forme d’un « Coopérativisme Ouvert » (Open Cooperativism).

Le problème, c’est que ces propositions sont sur la table depuis plusieurs années à présent, mais elles tardent à produire des effets concrets, car si de nombreux prototypes ont été imaginés, aucune ces nouvelles licences n’a pour l’instant connu d’adoption à une échelle significative et on peine même à citer des exemples concrets de projets qui mettraient en oeuvre de tels principes.

J’avoue que cette situation de « blocage » a pu me conduire à penser qu’une « erreur de conception » avait été commise et j’ai exprimé des doutes sérieux à propos des licences à réciprocité (doutes qui, à vrai dire, ne m’ont pas encore complètement quitté…). Néanmoins ce retard a aussi pour origine la grande difficulté à saisir juridiquement la notion de « réciprocité » qui peut revêtir plusieurs sens différents, pas toujours compatibles les uns avec les autres.

Les choses en étaient là jusqu’à ce que je croise l’an dernier la route de l’association La Coop des Communs, qui s’est précisément donnée pour but de « créer des alliances entre les Communs et l’Économie Sociale et Solidaire ». Elle rassemble chercheurs, acteurs de l’ESS et militants des Communs, en favorisant un intéressant brassage entre ces différentes cultures.

Or la Coop des Communs a elle-même rapidement été confrontée au choix d’une licence pour ses propres productions. Il est apparu que cela pouvait constituer un excellent terrain d’expérimentation pour tenter de mettre en oeuvre juridiquement l’idée de « réciprocité pour les Communs », en faisant un pont avec l’ESS. Ces réflexions ont donné lieu à l’élaboration d’une proposition – à laquelle j’ai participé -, qui a été baptisée Coopyright (jeu de mots sur l’idée d’un « copyright coopératif »).

Une présentation figure sur le site de la Coop des Communs, mais je vais prendre un moment pour expliquer quelles sont les spécificités de cette proposition et ce qu’elle est susceptible d’apporter.

Une synthèse pour dépasser les blocages précédents

Le Coopyright s’inspire fortement de propositions précédentes (Everything Is a Remix!), en essayant de dépasser leurs faiblesses respectives.

La source principale d’inspiration reste la Peer Production Licence de Dmitry Kleiner, qui a été imaginée à partir de la licence Creative Commons CC-BY-NC-SA. Son idée était de « préciser » l’option NC (Pas d’usage commercial) en indiquant que peuvent utiliser la ressource les entités ayant une stricte forme coopérative. Plus exactement la Peer Production Licence formule ainsi sa « clause de réciprocité » :

c. Vous pouvez exercer les droits qui vous sont conférés à des fins commerciales seulement si :

i. Vous êtes une entreprise ou une coopérative dont la propriété appartient aux travailleurs (workerowned) ; et

ii. Tous les gains financiers, surplus, profits et bénéfices générés par la société ou la coopérative sont redistribués aux travailleurs.

d. Tout usage par une société dont la propriété et la gouvernance sont privées et dont le but est de générer du profit  à partir du travail d’employés rémunérés sous forme de salaires est interdit par cette licence.

On est donc dans une vision « organique » de la réciprocité, où le but est de pouvoir discriminer entre des entités commerciales de nature différente, en laissant un usage libre aux « coopératives » tout gardant la possibilité de soumettre à autorisation et à redevance les entreprises « capitalistes » classiques. Le problème, c’est que cette clause est rédigée de manière très restrictive et qu’en l’état, seul un petit nombre de coopératives peuvent satisfaire ces critères. C’est ce qu’explique bien la juriste Carine Bernault dans un article consacré aux licences à réciprocité :

Le critère organique adopté (« une entreprise appartenant à ses salariés ou une coopérative ») réduit considérablement les possibilités d’exploitation à des fins commerciales. En outre la notion de coopérative n’est pas définie par la licence. Or, si l’on prend l’exemple français des sociétés coopératives de production ou SCOP, elles se caractérisent notamment par une répartition des « excédents de gestion » qui doit bénéficier, à hauteur d’au moins 25%, à l’ensemble des salariés. Rien ne garantit donc qu’une SCOP remplisse les conditions posées par la licence pour se livrer à une exploitation commerciale de l’œuvre.

Pour ces raisons, la Peer Production Licence constitue à mes yeux davantage une « preuve de concept » qu’un outil réellement utilisable, car si l’idée générale d’un critère « organique » est intéressante, le périmètre d’application de la licence est trop étroit. Il ne couvre même pas tout le champ des coopératives et il laisse aussi dans l’ombre la multitude des autres formes institutionnelles que peut prendre l’ESS (associations, mutuelles, ESUS, etc.).

La seconde source d’inspiration est celle de la Commons Reciprocity Licenceimaginée par Miguel Said Viera et Primavera de Filippi. Dans cette proposition, l’idée est de s’éloigner d’une conception « organique » de la réciprocité pour favoriser une réciprocité « en acte ». Peu importe dans cette vision le statut des acteurs, il s’agit de permettre l’usage libre et gratuit des Communs pour ceux qui contribuent en retour aux Communs. On aboutit alors à un résultat plus souple et moins discriminant, puisque n’importe quelle entreprise peut se voir ouvert l’accès à la ressource, du moment qu’elle participe à l’entretien des Communs. Mais ce type de proposition a aussi des faiblesses (et sans doute même plus graves encore que celles de la Peer Production Licence) : car comment déterminer exactement ce qu’est un Commun ? Et qu’est-ce qui constitue une « constribution aux Communs » ? Faut-il quantifier et évaluer ces contributions et si oui, comment ? Dans leur proposition, Miguel Said Viera et Primavera de Filippi suggèrent d’utiliser la BlockChain pour résoudre ces difficultés, mais personnellement, je me méfie terriblement que de ce Deus Ex Machina si commode que constitue trop souvent en ce moment la BlockChain. Ce type de vision rompt aussi le lien entre licence à réciprocité et ESS, même s’il a le mérite d’introduire l’intéressant concept de « réciprocité en acte ».

Une troisième source d’inspiration a été le projet FairShares porté par l’association du même nom, qui développe de son côté une vision qu’on pourrait dire « institutionnelle » de la réciprocité. Dans leur proposition, il n’est en outre pas besoin d’inventer une nouvelle licence, car leur système fonctionne comme un « aiguillage » entre deux licences Creative Commons. Pour les personnes qui adhèrent à l’association et qui participent à son activité, les ressources produites sont mises à disposition sous licence CC-BY-SA (donc avec possibilité d’usage commercial). Pour les personnes et entités « extérieures », les ressources sont sous licence CC-BY-NC-ND et l’usage commercial est soumis à redevance. Ce qui est intéressant ici, c’est d’abord l’économie de moyens et la possibilité de se raccrocher aux Creative Commons, qui constituent les licences les plus connues au Monde. On trouve aussi une dimension de « réciprocité interne » mise en oeuvre au sein d’une même communauté productive. Mais on perd encore une fois le lien avec l’ESS qui faisait de son côté la force de la Peer Production Licence.

Toutes ces propositions présente des aspects intéressants, mais aucune ne paraissait vraiment satisfaisante. Pour élaborer le Coopyright, l’idée a donc consisté à essayer de réaliser une synthèse articulant les différents aspects de la réciprocité qu’on voit apparaître dans toutes ces licences et qui chacun présente leur intérêt : réciprocité organique / réciprocité en acte / réciprocité institutionnelle, /réciprocité interne-externe.

Organiser une réciprocité interne autour de deux licences Creative Commons

Le premier besoin pour la Coop des Communs était de déterminer le statut de ses propres productions, sachant que l’association est organisée en groupes de travail dédiés à des thèmes donnés.

Pour donner corps à l’idée d’une réciprocité d’une première façon, il a été décidé que les participants aux groupes de travail pourraient bénéficier des productions de ces groupes sous la licence CC-BY-SA (donc avec possibilité de modification et d’usage commercial, avec obligation de partage à l’identique), tandis que ces mêmes productions seraient mises à disposition vis-à-vis des tiers à l’association sous licence CC-BY-NC-ND.

Cette solution reprend l’idée de base du projet FairShares consistant à s’appuyer sur les licences éprouvées que sont les Creative Commons, afin de ne pas aggraver le phénomène de « prolifération des licences ». Je suis personnellement assez dubitatif sur la possibilité pour une nouvelle licence de percer dans un paysage déjà saturé de propositions, au sein duquel certaines outils, comme les Creative Commons, ont acquis la force de « standards ». Mieux vaut se servir des licences déjà existantes pour construire un « système de réciprocité » plutôt que se repartir de zéro.

Par ailleurs, cette vision des choses a le mérite d’articuler la « réciprocité en acte » et la « réciprocité institutionnelle » et je pense que c’est la seule manière sûre de procéder. Il est trop difficile de définir dans l’abstrait ce qu’est une « contribution aux Communs », car les Communs sont eux-mêmes trop différents les uns des autres. Seul chaque Commun pris individuellement est à même d’apprécier à son niveau ce que peut être une contribution significative à son fonctionnement. Dans le cas de la Coop des Communs, une personne qui veut bénéficier largement des ressources que l’association produit est invitée à venir contribuer à son fonctionnement en participant à un de ses groupes de travail. Peut-être que d’autres Communs auraient une autre manière de définir la « réciprocité en acte », mais il me semble qu’on ne pourra jamais échapper à une définition « institutionnelle » de la contribution, définie Commun par Commun.

Faire le pont avec la sphère de l’ESS par le biais du critère de la « lucrativité limitée »

Si la Coop des Communs en était restée à ce stade, elle aurait retenu une solution identique au projet FairShares, qui n’aurait pas fait le lien avec l’ESS. Or c’était une volonté forte de l’association de garder au centre cette préoccupation, mais en dépassant les limites du critère organique trop étroit utilisé par la Peer Production Licence.

Les ressources de la Coop des Communs sont par défaut mises à disposition sous licence CC-BY-NC-ND, mais il a été décidé que les entités extérieures seront exonérées d’autorisation préalable et de redevances si elles exercent une activité non-lucrative ou à lucrativité limitée.

Le concept de lucrativité limitée fait partie du riche héritage juridique de l’ESS et comme critère, il présente plusieurs intérêts. Il permet déjà de dépasser certaines des limites du critère NC (Pas d’usage commercial) des Creative Commons. Ce dernier, qui a toujours fait l’objet d’interminables débats dans les communautés du Libre, est souvent accusé d’être trop flou. Mais en réalité, ce n’est pas le cas : il est plutôt extrêmement large, puisqu’il se déclenche dès que l’usage d’une ressource entraîne une compensation monétaire ou la recherche d’un « avantage commercial ». C’est donc un pur critère de « commercialité » qui ne prend pas en compte la finalité de l’usage et son contexte, ce qui fait que des administrations ou des associations peuvent tout à fait y être soumis.

La critère de la non-lucrativité ou de la lucrativité limitée présente de ce point de vue l’avantage de réintroduire une logique « organique » dans l’appréciation de l’usage. En effet juridiquement, ce sont des entités qui vont se voir reconnaître un but lucratif ou de lucrativité limitée. Or la sphère de la lucrativité limitée recoupe aussi celle de l’ESS : cela concerne par exemple les associations œuvrant dans le champ de l’économie solidaire ou bien des structures comme les SCOP, les SCIC et les entreprises ESUS.

En outre, les entités peuvent savoir avec un bon niveau de certitude si elles sont ou non dans la sphère de la lucrativité limitée. Il s’agit en effet à l’origine d’un critère utilisé par l’administration fiscale pour accorder des déductions d’impôts et les associations savent si elles sont dans la lucrativité limitée par rapport au régime fiscal qui leur est appliqué. Pour les entités comme les SCOP, SCIC et entreprises ESUS, c’est encore plus simple, car elles sont considérées comme s’inscrivant intrinsèquement dans la sphère de la lucrativité limitée, du fait de leurs principes de fonctionnement (c’est ce qui ressort notamment de la définition de l’ESS retenue dans la loi Hamon). Et on peut ajouter que ce critère a aussi une dimension internationale, car si la définition de la lucrativité limitée peut varier selon les pays, on la retrouve dans la plupart des législations. On aboutit donc à un résultat comparable au droit d’auteur dans les licences Creative Commons : certaines notions « pivots » sur lesquelles les licences sont construites (originalité, reproduction, représentation, droit moral, gestion collective, etc.) peuvent varier selon les pays, mais cela affecte simplement l’interprétation des licences et non leur validité.

Le recours au critère de la non-lucrativité ou de la lucrativité limitée me paraît donc très intéressant à tester, car c’est peut-être par là que l’on pourra dépasser la rigidité excessive dont faisait preuve la Peer Production Licence. C’est même peut-être par ce biais que l’on pourra juridiquement opérer le rapprochement entre Communs et ESS qui permettra au « Coopérativisme Ouvert » de prendre corps.

Quelques limites encore, mais un potentiel à explorer

Le Coopyright n’est sans doute pas une proposition parfaite, mais il me semble qu’il a le potentiel pour relancer la discussion autour des licences à réciprocité sur de meilleures bases que celles sur lesquelles elle s’était engagée jusqu’à présent. Et il y a urgence à mon sens à reprendre ce débat, car de plus en plus d’acteurs de l’ESS et des Communs se retrouvent autour de cette question majeure de la « réciprocité renforcée », mais sans disposer pour l’instant d’outils juridiques efficaces pour la mettre en oeuvre.

Le Coopyright peut sans doute apporter sa contribution à ce processus et il va à présent être testé par la Coop des Communs, notamment dans le cadre de son projet « Plateformes en Communs » (un ensemble de plateformes coopératives qui se reconnaissent dans le notion de Communs et qui comprend un groupe de travail sur les questions juridiques dont je suis chargé de l’animation). Notez également que le texte même de la proposition Coopyright  a été déposé sur GitLab pour faire l’objet d’un appel à commentaires.

Pour l’instant, la principale limite du Coopyright va sans doute résider dans le champ des objets auxquels il peut s’appliquer. Etant construit sur une combinaison de licence Creative Commons, il n’est par exemple pas adapté pour les logiciels, car les licence Creative Commons ont été conçues pour les oeuvres de l’esprit, type musiques, films, textes, photos, etc. et la fondation Creative Commons elle-même recommande de ne pas les utiliser pour les logiciels. Il ne devrait néanmoins pas être difficile d’adapter des licences dédiées aux logiciels pour implémenter les mêmes principes, mais ce travail reste à faire. Par ailleurs, les licences Creative Commons rencontrent aussi des limites lorsqu’on les appliquent à des objets matériels (j’en ai déjà parlé sur ce blog) et le Coopyright ne permet pas en lui-même de dépasser cette limite.

Une autre restriction est que, pour l’instant, le Coopyright a été élaboré pour répondre aux besoins spécifiques de la Coop des Communs et cela rejaillit directement sur la manière dont la « réciprocité interne » est exprimée dans le texte (droits élargis en retour à la participation à ses groupes de travail). Mais il est assez simple pour d’autres entités qui voudraient utiliser cet outil de modifier le texte de base pour exprimer autrement ce qui constitue à leurs yeux une « contribution significative à leur activité », ouvrant le bénéfice à davantage de droits de réutilisation que la licence par défaut. Le texte du Coopyright a été lui-même placé sous licence CC-BY-SA et chacun est donc libre de procéder à des adaptations selon ses besoins.

Enfin, il me semble qu’une autre « couche » pourrait être ajoutée pour que la « réciprocité en acte » puisse être reconnue au sein d’un réseau d’entités se reconnaissant dans les mêmes valeurs. Pour l’instant, cette « réciprocité en acte » est appréciée par rapport à la contribution à un Commun donné (ici en l’occurence, la Coop des Communs). Mais imaginons qu’un groupe d’entités décident d’utiliser chacune le Coopyright pour leurs ressources : elles pourraient ensuite vouloir « faire coalition » et, dans un esprit de solidarité, considérer que la contribution à l’un des membres du réseau ouvrent des droits d’usage sur les ressources des autres membres. On aboutirait alors à la formation d’une sorte de « pot commun » de ressources, avec une appréciation « en réseau » de ce que serait la « réciprocité en acte », sur la base d’appréciations institutionnelles croisées.

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Bref, il y a sans doute bien des choses à imaginer à partir de ces premières idées et n’hésitez pas à partager les vôtres sous ce billet ou à aller le faire sur GitLab.

PS : Une dernière chose, mais pas complètement anodine. Une licence a besoin d’un logo pour se signaler et se faire connaître. Si quelqu’un est capable d’imaginer un logo qui exprimerait les valeurs et les principes de fonctionnement du Coopyright sous une forme graphique, qu’il/elle n’hésite pas également à se faire connaître dans les commentaires !